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Athlétisme

Ana Delahaie : « Des étapes à respecter avant les JO 2028 »

Etienne Goursaud

Publié le

Ana Delahaie - "Des étapes à respecter avant les JO 2028"
Photo Bastien Lacoste BSL/Dicodusport

ATHLÉTISME – Entretien avec la marcheuse Ana Delahaie, championne de France Elite du 10 000 m marche en 2024 à Angers. La Bergeracoise poursuit une progression linéaire. Troisième des championnats d’Europe juniors en 2023, elle fait partie des marcheuses françaises très prometteuses. Elle vise les Jeux Olympiques en 2028 et voit les prochaines années comme des étapes vers son objectif. 

Ana Delahaie : « Les dernières années ont été constructives pour moi »

Tu as ouvert ta saison avec un beau chrono sur 3000 m marche. Battre un record pour une rentrée, c’est probant.

Ana Delahaie : Oui, c’est sûr. Je reste contente, mais il y a toujours le fait d’être exigeante. Je sais que je peux faire mieux et que cela dépend de petits détails. C’est un cadre différent des championnats de France. Et je n’ai pas encore travaillé les allures spécifiques pour cette compétition. L’objectif reste le 20 km et cette compétition a été abordée comme une séance de vitesse. Quelque chose qui compte dans l’entrainement. C’est pour ça que je n’ai pas non plus un sentiment de déception. C’était une compétition sympa.

Tu évoques le 20 km. En 2024, c’était une découverte. Il y a eu ce premier titre élite sur 10000 m. Tu considères cette année, comme une année d’apprentissage ?

J’ai beaucoup appris, mais comme ces dernières années. En 2023, il y a cette médaille aux championnats d’Europe juniors, qui étaient mes premiers championnats en individuel. Cela a été incroyable, avec un scénario incroyable. Il y a eu pas mal de choses, avec ces championnats de France sur 10000 m, mais aussi sur 3000 m. Les dernières années ont été constructives pour moi et je sens que j’apprends de plus en plus. C’est pour cela que je veux concrétiser cela en 2025. Refaire de belles performances aux championnats d’Europe par équipe, mais aussi individuel, avec les championnats d’Europe U23.

Ana Delahaie : « Un peu d’appréhension au moment de mon premier 20 km »

Il y a un côté ingrat en marche. Les coureurs ont le choix entre 1500, 5000, 10000, semi ou marathon en championnat. Vous, c’est directement 20 ou 35 km, sans échelon inférieur. Il y a cette adaptation à faire.

C’est sûr. Il va y avoir le changement en 2026, on va passer sur semi et marathon. Je trouve que ça change, qu’on évolue. On aura également une marque qui va parler davantage aux coureurs. Car le 20 km, ce n’est pas ce qui parle le plus. Le semi, on a plus de références et de connaissances. Je trouve cela bien, parce qu’on va pouvoir faire une comparaison et voir enfin qu’on va vite. Et qu’il n’y a pas d’énorme différence, vis-à-vis des personnes qui courent.

C’est vrai que la marche peut souffrir de ce manque de reconnaissance, de ce point de vue référentiel.

Il y aura toujours des avis différents. Mais je trouve cela intéressant pour notre visibilité. Et voir deux distances comme celle-là, dans les championnats internationaux, cela va parler à beaucoup plus de monde. Dans le but de démocratiser et médiatiser notre discipline.

As-tu eu de l’appréhension, au moment de marcher ton premier 20 km ?

Il y a eu pas mal d’appréhension. J’en avais parlé avec les personnes qui avaient déjà fait du 20 km, que je connais et que je côtoie. Mais je sais que j’étais bien entraînée pour. Avec toutes les armes pour réussir à performer. En m’entraînant sur des bases de chrono. De l’appréhension oui, mais je savais que je pouvais y arriver. Et que ce serait quelque chose d’intéressant. Je me sens de mieux en mieux sur les endurances longues. Plus je marchais et mieux, je me sentais. Cela m’a permis de prendre de la confiance et de me dire que plus, je marche mieux, je me sens. Et que cela allait le faire.

Ana Delahaie : « Viser les Jeux Olympiques en 2028 »

Chronométriquement, c’était un bon premier point de repère.

Oui tout à fait. Mais ma deuxième course a été un peu plus compliquée, avec pas mal de fatigue, car il y a eu des championnats internationaux entre et des relais. Maintenant, je commence à davantage connaitre cette distance. On travaille les allures. Les stages servent aussi d’apprentissage pour développer tout cela. Avec le cap mis sur les championnats de France de 20 km, le 23 mars prochain.





T’es-tu fixée des objectifs précis pour 2025 ?

C’est vraiment carré, on a tout organisé avec mon coach. Il y a des étapes avant le gros objectif, qui sera les Jeux Olympiques en 2028. Tout ce qui est avant est pris comme des étapes et des points de repères. Comme des temps de passage où il faut passer, avant de passer aux Jeux. Il y a le point de passage des championnats de France en salle, qui est un petit objectif, mais qui reste important. Puis les championnats de France de 20 km, qui est un objectif qui va plus parler, car c’est sur la distance olympique. Puis, il y a la qualification et faire une performance aux championnats d’Europe par équipes, au mois de mai. Avant les championnats d’Europe U23 individuels en juillet. Puis les championnats de France Élite, qui seront à Talence en plus.

Tu pourras te situer face à une concurrence dense.

Tout à fait. Lorsque je suis championne de France, il n’y avait pas les filles qui ont participé aux JO (Clémence Beretta, Camille Moutard et Pauline Stey). Ce serait intéressant de voir mon niveau par rapport à tout le monde. Le niveau ne fait qu’augmenter et je pense que cela peut être cool de se confronter aux meilleures.

Ana Delahaie : « Je veux qu’on parle de moi pour mes performances »

Justement, la marche n’a jamais été aussi forte que maintenant. Comment fais-tu pour trouver ta place au milieu de cette densité ?

Je pense que je reste moi-même et je me retrouve dans ce que je fais. Et je kiffe le moment et j’aime ce que je fais. Je m’entraîne avec mes valeurs, avec mon coach et mes partenaires d’entraînement. Cela m’aide également. Voir qu’on fait des stages, que je progresse, cela aide aussi. Le fait d’avoir un tel environnement, c’est ce qui me permet de me sentir bien et de performer et trouver ma place.

 

Ton statut aurait pu être compliqué. Tu es 3e des championnats d’Europe juniors, mais derrière, il y a des plus jeunes qui émergent qui peut presque éclipser une médaille quasi-historique. Est-ce que cela peut t’enlever de la pression ?

Pauline Stey avait été championne d’Europe U23 (Camille Moutard avait pris la 3e place de la course en 2023). De mon côté, oui, cela m’enlève de la pression, dans le sens où on ne parle pas que de moi. Mais je sais aussi que j’aimerais qu’on parle de moi grâce à mes performances. J’aimerais avoir ma place et dans tous les cas, je vais m’entraîner pour. Je sais avoir la tête sur les épaules et me concentrer sur mes objectifs. Tout le monde aura cette pression et il faut vivre avec. La performance doit être un objectif.

À Angers, même s’il manquait du monde, tu gagnes avec un superbe chrono.

J’étais hyper satisfaite. Le gros objectif était ce titre. Concernant le chrono, je voulais m’approcher des 45 minutes. Mais ce sont des championnats de France et on ne sait jamais ce qu’il peut se passer. Je trouve que c’était vraiment sympa et le faire de descendre le chrono comme ça, on se rend compte qu’on peut encore faire mieux maintenant. Et c’est vraiment bien.

Ana Delahaie : « Je trouve que c’est important de varier les entraînements »

Cela peut être un déclic ce chrono ?

Je pense. On peut en avoir à l’entraînement, en stage aussi. Mais je pense que les compétitions et les expériences comme cela, peuvent aussi inclure un déclic. Je pense que la progression peut être constituée de plein de déclic à la fois. Mais cela en fait forcément partie. Le fait d’être sur le haut du podium et de se dire que je suis la meilleure de toutes les filles et de toutes les catégories, c’est toujours impressionnant à dire. Mais ce n’est que le début et on va voir la suite.

Tu aimes combiner la course à pied et la marche. Pour toi, ce sont deux disciplines complémentaires ?

Oui, même s’il n’y a pas beaucoup de marcheuses qui font beaucoup de course à pied. Mais je trouve que c’est important de varier, cela permet aussi de performer. On ne fait pas toujours la même chose, on n’est pas dans la monotonie avec les mêmes séances chaque semaine. Il faut surprendre le corps. Je fais encore des spé cross alors que je ne m’aligne plus en cross cette saison et que j’ai les championnats de France de marche dans une semaine. Je trouve que cela varie, que c’est moins monotone et cela me permet de me sentir bien.

Avec quelques références. Tu cours 40.50 sur 10 km en 2023 et là, tu as fait 38:20. Ces progrès, ce sont aussi de bons indicateurs ?

Je le prends vraiment comme un entraînement, même si, quand j’arrive sur une ligne de départ, c’est pour me donner à fond. Cela me donnera toujours du plus pour la marche. Je le vois vraiment vis-à-vis de la marche et non comme un chrono référence en course à pied. Je me dis que c’est cool ce que j’ai fait, mais que ce n’est pas un objectif. Cela me permettra d’être plus forte pour la suite.

Ana Delahaie : « Une année charnière pour la professionnalisation »

Aujourd’hui, est-ce que tu vis de l’athlétisme ?

Pour l’instant non. Je n’ai pas de contrat financier, mais j’aimerais par la suite. Car je suis en troisième année de licence et cela veut dire qu’en fin d’année, j’ai terminé. Il faudra que je trouve quelque chose d’autre ou trouver un travail. Mais j’aimerais me consacrer exclusivement au sport pour performer. Ce sont des choix à faire.

Cela peut être une année charnière ?

Je pense que cela peut être charnière. Il faut mettre des choses en place, tout en se disant que cela peut devenir négatif si cela est mal fait. Si je suis accompagnée et que j’organise bien tout ce que je fais, avec mon entourage, je pense qu’il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas.

Tu discutes avec d’autres athlètes sur ce sujet ?

J’en parle quelques fois et c’est encore un sujet sensible pour les sportifs. On n’est pas forcément beaucoup aidé et il faut organiser cela. C’est compliqué pour certains, qui ne peuvent pas partir en stage, parce qu’ils ont cours. D’autres travaillent et ne peuvent poser de vacances. Je trouve cela dommage, car certaines personnes ne peuvent exercer pleinement leur sport, malgré un niveau et des sélections internationales. Certaines ont déjà fait les Jeux Olympiques.

Ana Delahaie : « J’ai un emploi du temps qui permet de m’entraîner »

Tu fais tes études dans quel domaine ?

Je suis en licence de culture, humaniste et scientifique à Bordeaux. Trois ans d’études.

Tu n’as pas d’aménagements ?

Non, mais j’ai un emploi du temps assez léger qui permet de m’entraîner. Mais c’est toujours délicat pour les stages. Même si mon université me permet de partir. Il faut que je gère mes cours, quand je suis en stage. C’est une gestion que je dois faire moi-même et je trouve cela un peu dommage.

Comment fais-tu pour conjuguer sport et études ?

C’est vraiment une question d’organisation et il faut organiser la journée. Que ce soit les cours, l’entraînement et la sieste et le second entraînement. Je suis de plus en plus en entraînement bi-quotidien. Quand je ne suis pas en bi, c’est que j’ai cours ou que je suis en repos. Et c’est aussi une question de volonté. Je suis convaincue que tout peut rouler.

 

Ana Delahaie : « J’aime bien m’entraîner à Bergerac »

La médiatisation de la marche reste encore précaire, comment le vis-tu ?

C’est encore compliqué d’être vu en marche athlétique et je trouve cela dommage, car c’est une discipline qui est exigeante et difficile. Cela reste une discipline de l’athlétisme. Cela se développe, mais pas assez vite. On est d’ailleurs plutôt dans une situation à enlever des choses au lieu d’en rajouter. C’est dommage pour tout le monde. Les France indoor ne sont pas diffusés, alors que c’est un championnat élite. Avec deux records de France battus. Ce qui n’est pas forcément le cas dans d’autres disciplines.

Il y a encore des aprioris autour de la marche. On me dit encore que ma fréquence cardiaque ne doit pas monter lors d’une course, alors que ma fréquence cardiaque est déjà montée à 190-200, comme en course. Nos chronos ne sont pas encore bien vu car ils ne connaissent pas. Surout sur 3000 m ou 20 km, des distances qui ne vont pas parler aux gens. Ils vont dire que ce sont des bons chronos, mais ça ne parle pas. Mais c’est aussi le cas du 1500 m ou du 3000 m en course à pied.

Tu vis entre Bordeaux et Bergerac, comment jongles-tu entre les deux villes ?

J’aime bien m’entraîner à Bergerac. À Bordeaux, c’est plus compliqué pour les endurances, car je dois prendre le tram, le bus et cela prend plus de temps pour me rendre à l’entraînement et je suis seule. Quand je suis à Bordeaux, mon coach m’envoie les séances d’entraînement. À Bergerac, mon entraîneur est toujours avec moi et j’ai toujours mon groupe, avec qui je fais les séances. Y compris des coureurs. Et c’est intéressant de se sentir un peu poussée. Car il y a vraiment des personnes de tout niveau, que je peux tirer, mais qui peuvent aussi me tirer.

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