Arts et sport : L’Équipe de Cardiff de Robert Delaunay
Crise sanitaire liée au Covid-19 oblige, les musées sont fermés. Pas de quoi nous décourager quand il s’agit d’arts, Dicodusport analysera chaque semaine une œuvre liée au sport. Aujourd’hui, Robert Delaunay et son « Équipe de Cardiff ».
Espace et Temps
Le sport est un double combat contre le temps et l’espace. Conquérir le plus d’espace possible en un minimum de temps. Laisser le moins de temps disponible à l’adversaire pour le contraindre à reculer et finalement à commettre des erreurs ou à renoncer.
La peinture ne procède pas d’autre chose que la représentation d’un espace et d’un temps. Et il se trouve que les révolutions picturales s’emparent du temps et de l’espace pour les modifier, les tordre et faire autre chose de la représentation du réel. L’invention de la perspective par Brunelleschi, le réel multimodal de l’impressionnisme ou le dépassement du réel dans le surréalisme. Chaque avancée ou chaque révolution s’empare de ces deux dimensions pour donner du réel une image différente.
Robert Delaunay multiplie, décortique, juxtapose
Le cubisme ne fait pas exception. Né de la vision de Georges Braque et Pablo Picasso, il donne des personnes, des paysages, des choses une représentation à plat, en petits cubes et formes géométriques. Surtout, il multiplie les faces, les décortique et les juxtapose pour donner du sujet une représentation aussi complète qu’étrange.
C’est dans une phase de développement du cubisme, l’orphisme, que Robert Delaunay s’inscrit. Synthèse entre l’abstraction et le cubisme, l’orphisme est une tendance qui réconcilierait Picasso et Kandinsky.
Pour « L’Équipe de Cardiff », Robert Delaunay donne paradoxalement dans un cubisme originel. Ce tableau, présenté au XXIe Salon des Indépendants, fait partie d’une série que le peintre parisien donne d’un même motif : le rugby.

Crédit photo : Pierre Silvant
Tour Eiffel et Blériot
Le tableau est monumental : 3m26 sur 2m08. On y voit cinq hommes jouer au rugby ; l’un d’entre eux saute, le ballon à la main. Derrière eux, la Tour Eiffel et une grande roue. Ils sont entourés de panneaux publicitaires. Le premier, à droite du tableau, donne une réclame pour son peintre. On y lit « Delaunay New-York – Paris ». Le peintre cabotine, assure sa publicité. Sur le second, celui qui occupe une partie importante du tableau, on lit : « Astra, société construction aéroplanes ».
Si la forme n’est pas abstraite, le tableau n’en demeure pas moins un manifeste de la modernité. La Tour Eiffel, la grande roue, les avions, tout est pris dans ce qui se fait de plus neuf dans la société de 1912-1913. Il reprend une bonne partie des obsessions de Robert Delaunay. La Tour Eiffel donc que, enfant du XVIe arrondissement de la fin du XIXe siècle à Paris, il a vu se construire. On la trouve dans beaucoup de ses tableaux, parmi lesquels le remarquable « Portrait de Philippe Soupault ». L’aviation, ensuite, par laquelle Robert Delaunay était fasciné. Il en peindra une version tout à fait personnelle et pour le coup abstraite du retour de Blériot.

Crédit photo : Pierre Silvant
Rugby et modernité selon Robert Delaunay
Le rugby finit donc de faire de « L’Équipe de Cardiff » un tableau moderne, si ce n’est modernolâtre. Au début du XXe siècle, il est très en vogue en France. Le rugby mondial s’organise alors peu à peu et depuis 1910, la France a intégré le Tournoi. Paradoxalement, le rugby est d’abord un sport parisiano-parisien. Quand il intègre les Jeux Olympiques du 1900, le Stade Français et le Racing sont les principaux club du pays.
Au-delà de ces sujets, Robert Delaunay reprend à son compte les techniques picturales qui font du cubisme une avant-garde. Les visages et les formes sont simplifiés à l’extrême dans la veine primitiviste de Picasso. La Tour Eiffel est essentialisée, réduite à une sorte de flèche. La division du tableau est presque scientifique : rectangles qui se superposent et règlent géométriquement l’espace.

Crédit photo : Pierre Silvant
« L’Équipe de Cardiff » est en somme un condensé de modernité à la sauce des années 1910. Une modernité qui ne serait toutefois pas passée de mode. Ceci grâce au talent de Robert Delaunay, mais aussi peut-être à son choix de mettre en scène du rugby.


