Clara Liberman (800 m) : « J’adore les courses de championnat »
ATHLÉTISME – Entretien avec la spécialiste du 800 m Clara Liberman, qui va découvrir l’équipe de France à Apeldoorn, lors des Championnats d’Europe en salle. Une athlète qui est en constante progression depuis trois saisons et qui vient frapper à la porte du niveau international. La Francilienne / Bretonne, évoque sa saison hivernale, ses progrès et ce qu’elle a changé pour arriver à ce niveau-là, avec un déménagement gagnant en Bretagne. Elle évoque ses objectifs pour les Europe en salle et le fait d’y aller accompagner de ses amies Léna Kandissounon et Agathe Guillemot. Clara Liberman fait également le point sur la suite, avec les Mondiaux de Tokyo en ligne de mire.
Clara Liberman : « Le 800 m, c’est la distance sur laquelle je m’éclate »
Tu as connu une sacrée progression depuis trois saisons. Mais t’attendais-tu à un hiver aussi tonitruant ?
Clara Liberman : Honnêtement, c’était dans la logique des choses. L’objectif était de rentrer en équipe de France en 2025, donc c’était le plan. Cela a mis du temps à se mettre en place, sur les dernières années.
Cette sélection est acquise dans un contexte de concurrence en France. Tu n’étais pas seule à avoir fait les minima. Cela doit apporter une saveur.
Oui, effectivement, j’ai été questionnée, avant les championnats de France, sur cette concurrence-là, qui existe depuis au moins un an. On m’a demandé pourquoi je n’allais pas sur 1500 m (distance sur laquelle elle a également réalisé les minima, NDLR) où il a moins de concurrence et où c’est plus facile d’avoir une sélection. Je me suis bornée à vouloir faire du 800 m. C’est la distance sur laquelle je m’éclate. C’est prioritaire dans mes choix de discipline. Et cela marche depuis quelques années. Cette concurrence m’a motivé à faire mieux. Comme j’ai dit, c’est une chance d’avoir un très bon niveau français. On s’aperçoit qu’au niveau européen, on est également à un très bon niveau. Cela met en confiance. Le plus dur est presque de se détacher des Françaises.

C’est vrai qu’à Miramas, tu bats Anaïs Bourgoin, qui a été médaillée à Rome l’an dernier.
Bien sûr. C’est ce que j’essaie de me dire avant ces championnats d’Europe : que je ne dois pas avoir de complexes. J’avais déjà battu Anaïs à Albi, j’ai déjà battu Léna (Kandissounon). Toutes les filles qui étaient dans ma course. Maintenant attention, ce n’est pas parce qu’on bat une personne une fois qu’on a forcément le même niveau. Je bats Rénelle Lamotte à Angers aux France (2024). Mais je respecte sa carrière et cela ne veut pas dire que je suis meilleure qu’elle. Cela permet de voir plus loin et de se dire que j’en suis capable aussi. Et aussi d’aller chercher des médailles européennes, des qualifications et des finales mondiales. C’est dans le process.
Clara Liberman : « Quand on est jeune, on a l’impression de ne pas avoir le temps »
En 2023, tu franchis un cap. Tu passes de 2:07 à 2:01 et tu fais ton premier podium aux Élites. Qu’est-ce qui change cette année-là ?
Le gros changement intervient deux saisons auparavant. En septembre 2021, je quitte la banlieue parisienne pour Rennes. J’ai toujours voulu faire les choses bien et prendre mon temps. Finalement, cela a été un peu plus rapide que prévu, mais j’étais prête à attendre quelques années, pour avoir le niveau que j’ai aujourd’hui. Je change de club et d’entraîneur. L’année où j’arrive, je suis éliminée des France espoirs. Et je finis cette première saison en étant championne de France Espoirs. Il y a déjà une grosse progression. Petit à petit, j’essaie de me professionnaliser et de m’investir dans ma pratique. Mais via des petits changements.
Tu confiais en interview, avoir longtemps bloqué sur le chrono de 2:10. Comment as-tu surmonté ce blocage ?
J’ai stagné pendant quatre ans, car je faisais partie des meilleures cadettes et minimes de ma génération. J’avais tout l’avenir devant moi pour rentrer en équipe de France jeunes. Cela ne s’est pas fait à cause de cette stagnation. Il y a eu des blessures. À un moment donné, je n’avais plus envie. J’ai donc changé ma façon de m’entraîner. D’où ma venue à Rennes.
Ton parcours montre qu’il faut continuer à s’accrocher même quand c’est dur.
Carrément. Le plus dur, sur ces années jeunes, ce n’est pas l’athlétisme, mais ce qu’il y a autour. On passe le bac, il y a les études. Cela peut freiner. Cela a été le cas pour moi. J’ai fait un BTS et c’est deux ans assez chargé. Tu ne peux pas faire de distanciel, car ce sont des métiers qui s’apprennent sur le terrain. Mais ce que j’essaie de dire, c’est que, quand on est jeune, on a l’impression de ne pas avoir le temps et qu’il faut tout faire maintenant. Et on précipite les choses. Plus je vieillis, ou grandis (rires), plus j’ai l’impression d’avoir le temps et que je prends le temps de faire les choses bien. Une carrière dure jusqu’à 30-35 ans. J’en ai 24 et je me dis qu’il me reste un bon 8-10 ans. C’est très long.
Clara Liberman : « Quand tu montes sur un podium, tu ne veux plus en partir »
2023, c’est l’année de ton premier podium aux Élites. Depuis, tu n’as plus quitté ce podium. C’était l’ultime déclic que tu recherchais dans ta carrière ?
Oui, clairement. Quand on est jeune, qu’on te dit que tu as le niveau, tu rêves tout de suite très grand. Quand on se retrouve éliminée des séries des France Espoirs, les objectifs et les rêves diminuent forcément. Petit à petit, j’avais construit des objectifs avec mon coach. Au début de la saison 2022-2023, j’ai vraiment voulu me préparer pour avoir une médaille aux Élites. C’était pour moi le pic de ma carrière. Cette année-là, je rentre pour la première fois en finale.
J’adore l’esprit championnat et ce côté du « tout sur une course ». Sans avoir rien à perdre. Ce jour-là, je débranche totalement. Et j’ai vu que j’en étais capable. C’est forcément un déclic. Quand tu montes sur un podium, tu ne veux plus en partir. J’avoue qu’au mois de septembre 2024, j’ai dit à mon coach : « J’ai fait 2 et 3 des Élites, maintenant, je veux le titre ». Mais c’était à moyen/long terme, mais c’est arrivé six mois après. À moi de me recréer des objectifs pour aller plus loin.
Clara Liberman : « J’aborde la compétition en visant tour par tour »
Cela passe par les Europe en salle. Ta première sélection en A. Tu t’es définie des objectifs où tu le vois comme un apprentissage ?
C’est forcément un apprentissage, et je vais apprendre énormément et tout prendre. Je vais en revenir avec une valise incroyable et grandie en l’espace de quatre jours. Mais je n’y vais pas en touriste. C’est ce qu’on entend de plus en plus sur les directives et volonté de l’équipe de France. Quand on vient en sélection, c’est qu’on est pris parce qu’on te fait confiance. Ils savent qu’on a le niveau potentiel pour entrer dans le Top 12. J’ai vérifié et scruté les minima européens et d’autant plus quand la sélection est sortie.
Il n’y a pas encore les startlists, mais je devrais être dans le Top 15 des engagées. Voire autour de la 10e place. Quand on sait cela, on a envie de passer au minimum un tour. Pourquoi pas aller chercher la finale. J’aborde la compétition en faisant tour par tour. Je vais rencontrer que des filles que j’ai déjà battues en meeting. C’est finalement la même chose que d’habitude. Avec cet aspect championnat que j’adore. Je ne me fixe aucune limite et si j’arrive à me hisser en finale, ce sera génial et je tenterai ma chance, ça, c’est sûr.
Clara Liberman : « C’est exceptionnel de vivre une sélection avec Agathe et Léna »
L’exemple d’Anaïs Bourgoin, médaillée à Rome pour ses premiers championnats, est une inspiration ? Rien n’est impossible.
Les courses de championnat sont des courses dans lesquelles on peut faire un chrono. Ça, c’est cool. Je veux aussi aller chercher ça si c’est possible, même si ce n’est pas le but premier. Je parle souvent avec elle, on a le même état d’esprit et on court à peu près pareil dans nos courses, dans la vision et le schéma. Elle a aussi ce profil 800-1500 comme moi. Cela m’inspire ce qu’elle a fait à Rome et aux JO. Je veux aussi m’inspirer de ce qu’a fait Léna aux Europe (4ème). Des filles qui n’avaient pas le 3ème et le 4ème temps et qui sont allées chercher quelque chose.
Tu ne voyages pas seule à Apeldoorn, tu seras accompagnée de Léna, mais aussi d’Agathe Guillemot, deux amies proches. Est-ce que la progression de l’une entraîne la motivation de l’autre ?
Carrément. On sera également accompagné par notre coach (Marc Reuze, NDLR) qui est dans l’encadrement. C’est sa première sélection également. J’y vais en étant hyper sereine, car je sais qu’elles ont l’habitude. On prépare le voyage et elles savent ce qu’il faut faire. Je n’ai qu’à me laisser porter. C’est un poids en moins, par rapport à quelqu’un qui est tout seul. Forcément, les résultats de l’une vont motiver les autres. Quand les filles se qualifient aux JO, elles étaient en mode : « La prochaine fois, tu viens en équipe de France avec nous ». Cela m’a motivé et cela fait plaisir de partager. C’est assez exceptionnel de vivre cela à trois, on ne sait pas si cela se reproduira donc il faut en profiter. Je connais Léna depuis 15 ans, on a commencé l’athlétisme ensemble et on va partager une sélection ensemble. C’est fou.

Clara Liberman : « Le 1500 m ne m’attire pas dans l’immédiat »
Elles peuvent aussi t’indiquer les erreurs à ne pas faire avant et après une course.
Pour l’instant, on n’a pas évoqué l’aspect course, cela se fera naturellement. Il y a notre coach qui a l’expérience par ce qu’il a fait avec elles, donc je ne me fais pas de souci. Je pense qu’il ne faut pas trop sacraliser la chose. Cela reste du 800 m, et une course que je connais très bien. Cela ne change pas grand-chose sur les erreurs à ne pas faire. On en a l’habitude avec les meetings, où il y a une chambre d’appel. Il n’y a pas d’inquiétude particulière.
Cet hiver, tu réalises un gros 1500 m avec les minima. T’attendais-tu à une telle course ? Cela te donne envie d’aller voir ce qu’il s’y passe, dans les années futures ?
J’avais prévu de faire un 1500 m si je faisais les minima sur 800 m. Je ne voyais pas l’intérêt d’y faire un 800, car j’avais fait les minima deux fois et j’étais en confiance. Il y avait cette envie d’aller voir la distance supérieure. Que j’ai couru à plusieurs reprises. Je fais ma dernière saison espoirs sur cette distance. Et en salle il y a deux ans. Avec les progrès que j’ai pu faire et mes chronos sur 800 m, honnêtement, sans savoir trop ce que je valais précisément, j’avais dit que je valais entre 4:08 et 4:10.
Bien joué…
Je ne m’étais pas trop trompée. J’ai quand même fait 4:12 en extérieur six mois avant. Ce n’était pas une surprise, mais j’étais contente. Mais, pour l’instant, je ne veux pas spécialement passer sur 1500 m. Honnêtement, c’est tout simple, cela m’apporte beaucoup moins de kiff que le 800 m. Cela ne se choisit pas. Mais j’ai des qualités 800-1500 m. À l’avenir, je pourrai passer sur 1500 m. Peut-être quand cela ne marchera plus sur 800 m. Pour l’heure, je progresse sur 800 et ce sont des qualités qui me permettront d’être bonne plus tard sur le 1500 m. Surtout en championnat où c’est important d’avoir de la vitesse. Mais pour l’instant non.
Clara Liberman : « Je ne veux pas me stresser avec les minima pour Tokyo »
Qu’est ce qui te plait tant sur le 800 ? Une des courses les plus dures.
Je pense que je suis tombée amoureuse en cadettes. Je fais un 800 pour me qualifier aux France et je suis championne de France. Il y a un côté nostalgique de la course des débuts. On parlait de 1500 m. Après ma course à Lyon, j’ai dit qu’à un moment, je me suis un peu ennuyée. J’avais peur de m’endormir. Sur 800 m, je sais que je ne vais pas m’endormir, car c’est hyper brutal. Je suis plutôt de nature à réfléchir et penser et ne pas être trop une brute.
Le 800 m me permet de sortir de ma zone de confort. Ce qui ne ressemble pas trop à mon caractère de base. Je ne trouve pas que ce soit dur en soi. Ce que j’aime aussi, c’est la préparation à la compétition. On passe plus de temps à préparer la compétition qu’à faire des compétitions. J’aime le fait d’être polyvalente. On fait énormément d’entraînements différents. Ce qui n’est pas forcément le cas du 1500 m, avec plus d’endurance, de bornes. Et moins de spécifique.
Il y a les Mondiaux à Tokyo en septembre. Tu vas découvrir l’équipe de France. Ca devient un objectif majeur ces Mondiaux ?
C’était déjà ma volonté depuis l’an dernier et depuis que je savais que cela allait être compliqué pour les JO. Mais je suis contente d’avoir ma sélection aux Europe en sachant les nouveaux minima sortis. Quand j’ai vu les minima World Athletics en 1:59.00, c’était l’objectif. Je n’ai pas encore couru en moins de deux minutes, mais je veux viser plus haut que cette barrière. J’aimerais me rapprocher des 1:59. Mais 1:58.50, on prend une demi-seconde. Cela veut dire que je dois battre mon record d’une seconde et demie. Si j’y arrivais, ce serait une progression énorme, sans doute la plus grosse pour moi. J’ai cet objectif-là, mais je ne veux pas me stresser avec ça. Si cela tombe, tant mieux. Mais cela ne doit pas me pourrir la vie et mes compétitions. Même si je veux rester dans cette équipe de France.


