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Athlétisme

Clémence Beretta : « Je n’ai pas envie que les gens pensent que cela a été deux mois parfaits »

Etienne Goursaud

Publié le

Clémence Beretta : "Je n'ai pas envie que les gens pensent que cela a été deux mois parfaits"
Photo Icon Sport

ATHLETISME – Entretien avec Clémence Beretta, qui vient de réaliser les minima olympiques sur 20 km marche, avec ses 1h28:44. Un record de France amélioré pour la Vosgienne. Qui nous raconte cette course en Chine, après avoir passé près de deux mois à s’entraîner en Australie. Une aventure humaine et un enrichissement sportif pour Clémence Beretta qui, comme à son habitude, a réussi à bien exprimer son ressenti sur son expérience. Elle confie aussi son soulagement d’avoir fait les minima, après deux mois où elle est passée par toutes les émotions. Elle pourra se préparer au mieux pour les Jeux Olympiques de Paris.

Clémence Beretta : « Un parti pris de commencer la saison tôt en Australie »

Trois records de France, des minima olympiques. On imagine qu’il y a un sentiment de devoir accompli.

Clémence Beretta : C’est surtout une grosse part de soulagement. C’était un parti pris assez fort de partir pendant ces deux mois dans un pays où c’est l’été. Pour commencer la saison plus tôt. Et être dans des conditions idéales. Mais c’est toujours incertain, car cela te sort de ta zone de confort. Il y avait ces objectifs écrits et qui ont été tous remplis. Pas de la façon qu’on aurait pensé au début.

On parle beaucoup du sportif, mais cela a été une aventure humaine aussi.

Exactement. Parce que c’est une autre culture, une autre manière de s’entraîner. Une autre langue aussi. Ce sont des choses qui m’ont fait sortir de ma zone de confort et d’apprendre beaucoup plus sur moi-même, en tant que femme. Je cherche constamment à m’améliorer et à me remettre en question, y compris sur ma manière de m’entraîner. Il n’y a pas meilleure façon de le faire que de sortir de sa zone de confort. C’est beaucoup plus difficile d’arriver à cela, quand tu es dans ton environnement, dans ta routine, avec ton staff, du monde autour de toi. Tu as tes habitudes, tu es choyée. Tu fais tes compétitions, tu es encouragé.

En Australie, c’était tout l’inverse. Je n’avais pas de coach, personne autour de moi. Je ne suis pas connue là-bas. Et je ne suis pas la meilleure, quand je suis là-bas. Tout est nouveau. En m’entraînant là-bas, je me suis rendu compte, qu’on n’a pas la même façon de s’entraîner qu’en France. J’ai une manière qui est polarisée. Avec 75 % de très lent. Là-bas, ils marchent beaucoup plus vite que moi et j’étais tout le temps dernière. Avec l’image renvoyée de la fille qui n’avance pas. Alors que c’était un parti pris de ne pas marcher à 12 à l’heure tous les jours. Je suis à 11, voire 10 à l’heure.

Clémence Beretta : « Je suis allée regarder dans la littérature scientifique de l’entraînement »

Eux, sur les séances, il y a moins de seuil. Ils vont chercher des allures très élevées. Plus rapide que l’allure compétition. Cela m’a beaucoup interrogée. Je ne pense pas que mon entraînement est pourri, mais ces filles-là réussissent. Et j’avais une forme d’incompréhension. Et je suis allée regarder dans la littérature scientifique. Notamment les métaanalyses, faites, les études autour du seuil vs hautes intensités.

Je me suis rendue compte que toutes les études avaient la même conclusion. Le seuil ne fait quasiment pas progresser. Ce qui réellement progresser et à tout niveau et toute distance, c’est la très haute intensité. Comme ce que font les Australiens. J’ai pu lire des choses sourcées scientifiquement. Tu peux te dire que c’est un fait, mais que dans la pratique, cela génère beaucoup de fatigue. Là encore, ils se sont rendu compte que la très haute intensité, générait la même fatigue que le seuil, pour un intérêt physiologique énorme.





Dans cette littérature, ils expliquent aussi que le fait de polariser est le plus bénéfique. Je peux rester sur 80 % de très lent. Mais sur les 20 % restants, il faut taper dedans et sur du très haut. Cela m’a confirmée sur le fait de ne pas m’inquiéter sur la dominance de mon entraînement, tout en ajoutant une donnée supplémentaire et enlever une grande partie de seuil. En garder pour éviter la monotonie. La peur qu’on avait, avec notre staff, si on marchait trop vite, c’est de s’affuter trop tôt. Et se fatiguer. On est trop prudent en France. Il faut vraiment y aller sur ces 20 %.

Clémence Beretta : « La culture sport est très forte en Australie »

Philippe Lucas évoquait dans un livre, la place importante du sport en Australie, est-ce que tu confirmes cela ?

Oui et cela m’a étonné, mais si c’est connu que les Anglo-Saxons et leur culture sont très ancrés au niveau sportif. Le sport est omniprésent et est intégré à la culture. Il est à la fois normal et essentiel. Ils viennent tous le soir, dans les parcs, que ce soit les clubs ou les gens seuls, pour faire du rugby, du cricket. J’ai été frappée par le nombre de terrains de crickets là-bas. Ce sont pourtant de grandes infrastructures, le tour fait pas loin de 500 mètres. Beaucoup de gens marchent pour faire leurs pas. Les installations sportives sont accessibles partout dans la ville. Chaque week-end, des courses sont organisées, du 5, du 10, du 14 km etc. Tout le monde peut s’y inscrire.

Après l’Australie, tu fais le choix d’aller en Chine. C’était un sacré pari ?

Un énorme pari, qui n’était pas du tout prévu (Clémence Beretta a d’abord tenté un 20 km en Australie, lors des championnats d’Océanie, mais a dû abandonner). J’ai dû annuler mes billets, en prendre d’autres, m’inscrire à l’arrache et après les délais. Je n’étais pas hyper bien entraînée, j’avais l’histoire de ma blessure. C’est beaucoup d’éléments non favorables. Mais au fond de moi, j’avais cette certitude dans mes tripes, qu’il fallait que je fasse cette compétition.

Clémence Beretta : « Je savais que la course serait très difficile »

La course était compliquée, le premier kilomètre est très lent, ça part en 4:36. D’un coup, ça flingue au 2e kilomètre, ça passe en 4:22. Quatorze secondes, c’est énorme. On parle souvent de rythme de croisière. Où pendant 12-14 bornes, on se sent à l’aise. Là, c’était très brutal. On passe de 4:36 à 4:22. J’ai jamais fait de configuration de course comme cela. Il faut le temporiser, l’amortir, ce changement d’allure. Dès le début, j’ai cette sensation d’être malmenée. Et je ne réussissais pas à trouver mon rythme. Je trouvais que c’était rapide. Je doutais sur le fait de tenir. Comme je ne l’avais jamais fait, c’était nouveau et je ne savais pas si j’avais la capacité de le faire.

Je savais que je n’étais pas prête physiquement, pas à mon poids de forme. L’entraînement n’était pas terrible-terrible. Je savais que ce ne serait pas facile et en totale confiance physiquement. Mais que je pouvais le faire, mais uniquement grâce à mon mental. Et la course ne m’a pas démentie, car je ne me suis jamais sentie à l’aise et dur pour moi. C’était un jeu d’échec avec ma tête, de me dire : « On y va ». Dès que j’avais de la fatigue, je restais dans mon discours positif. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est qu’il y avait une telle densité, qu’il y avait toujours des filles pour me relancer. Vu les conditions et mon ressenti, je ne me serais pas battue comme cela toute seule. Tu finis par t’endormir et subir. Là, c’était une stimulation permanente.

C’est vrai que tu es la leader française de la marche, mais tu as été dans deux pays, où tu n’étais pas la plus forte.

La Chine est une nation qui écrase la marche. Heureusement que c’est trois qualifiées par pays (rires). J’étais alignée dans leur championnat national et je termine 11e derrière 10 Chinoises. Donc 10 Chinoises en moins de 1h28:44. C’est une nation qui surdomine, comme l’a fait la Russie. Mais je recherchais cela et en allant là-bas, cela allait être rapide et dense. C’est aussi beaucoup d’expérience pour moi. Mais je sortais de deux mois où j’étais dans un groupe dans lequel je n’étais pas la meilleure. L’autre avantage, c’est que tu n’as pas la pression d’être la leader et donc attendue. Cela libère l’esprit.

Clémence Beretta : « Ces deux mois ont été des montagnes russes »

Qu’est-ce que tu as pu apprendre sur toi-même, durant cette période ?

J’ai pu prouver ma ressource intérieure. Quand tu n’es pas trop bien à l’entraînement, quand tu es avec ton coach, il va tout de suite t’alerter. Mais avoir un discours bienveillant, pour te rassurer. Là, je n’avais aucun accompagnement. Quand je n’allais pas bien, j’étais seule avec moi-même. C’est très compliqué d’être l’athlète, mais aussi sa propre « coach ». J’ai trouvé des ressources internes et être connectée en permanence avec mes sensations. Chose que je fais depuis plusieurs années, mais que j’ai renforcée. Faire ma propre adaptation. Savoir quoi faire, quand cela ne va pas. Mon coach, avec le décalage horaire, était souvent en train de dormir, pendant mes séances.

Mon retour était toujours en décalage. Mais ce système-là, je pense, n’est pas donné à tout le monde. Il faut une certaine maturité sportive, pour ne pas paniquer. Car c’est très facile de paniquer. Mais je n’ai pas envie que les gens pensent que cela a été deux mois parfaits et paradisiaques en Australie. Avec les trois records de France. Cela n’a pas été que de la joie. Il y a eu des montagnes russes. J’ai pleuré, j’ai douté, j’ai eu envie de rentrer. Je me suis demandé ce que je faisais là plusieurs fois. Cela a été intense émotionnellement. Tout cela a fait de cette expérience, quelque chose d’hyper enrichissant. À tout point de vue.

On avait parlé ensemble du tissu économique que tu avais noué autour de ton projet, notamment avec des sponsors locaux. Sans cela, est-ce que tu aurais pu partir pendant deux mois ?

C’est un coût énorme. Comme je disais, j’ai dû annuler mon billet retour en France et en prendre un en Chine. Cela a rajouté 1 500 €. Je n’ai pas encore tout calculé, mais je dois être sur un budget de 8 000 € en Australie. C’est conséquent et cela est impossible de claquer 8 000 € comme cela. Avec tes loyers et charges qui continuent en France. Cela aurait été impossible, sans mes sponsors.

Clémence Beretta : « L’objectif est de passer sous les 1h28 »

De plus, ta première tentative de minima sur 20 km marche ne se passe pas comme prévu. Tu abandonnes, tu as mal. Finalement, l’IRM ne donne rien et après avoir vu ta psy, elle te dit que c’est mental. Ce cap franchi, il est plus mental que physique ?

Oui. Mais souvent, ces caps sont mentaux avant d’être physiques. Pour passer un cap physique, il faut d’abord passer le cap mental. On a tous le potentiel, on s’entraîne tous plus ou moins de la même façon. Pourquoi quelqu’un sort une performance avant toi ? C’est souvent qu’elle a passé un cap mental. C’est le mental qui va régir ta performance. On voit des gens très bons à l’entraînement et qui ne concrétiseront jamais en compétition. Ce n’est pas physique, mais mental. C’est un apprentissage constant. C’est ce que j’adore. Je suis passionnée de tout ce qui tourne autour du cerveau. C’est même une évidence. La performance se joue à 60 % de ce côté-là.

On ne peut pas contrôler les émotions et l’humain. On reste instable et imprévisible. Ces expériences me permettent d’avoir une maturité sportive. À Adélaïde, j’ai ressenti la pression. Et cette mauvaise gestion, m’a permis de comprendre ce qui n’a pas été, pour faire beaucoup mieux en Chine.

Le fait d’avoir fait ces minima assez tôt, c’est une épine dans le pied en moins. Tu vas pouvoir te préparer optimalement pour les JO.

C’est une belle image, c’est une épine que je me suis enlevée. On est encore en début mars. Il me reste cinq mois. Vu les conditions dans lesquelles j’étais, sans être au top physiquement, cela permet de se dire qu’on peut se préparer pour les JO. Et quand je serais vraiment hyper affûtée, on pense que je peux passer sous les 1h28. C’est vraiment l’objectif. Quand on parle de moins de 1h28, on parle de possible podium international.

Clémence Beretta : « Monter sur le podium aux Europe et faire un top 8 à Paris »

Quelles sont tes ambitions pour Paris ? Que ce soit individuelles ou avec le relais ?

En individuel, ce sera un top 8, équivalant à une place de finaliste. Pour le relais, c’est très compliqué de dire quelque chose, car on ne connait pas ce format. Il faut d’abord faire l’épreuve. Ce qui sera le cas en avril, pendant la Coupe du monde, où on va essayer de qualifier des relais. On ne peut pas trop se jauger par rapport aux autres pays. Ce que je peux dire, c’est que et sous réserve qu’on soit qualifiée, on a de très grandes ambitions avec Gabriel (Bordier). Au moins faire un top 5. Il faudra voir comment cela se passe en coupe du monde. (NDLR : La France, comme d’autres pays, peuvent envoyer deux relais).

Auparavant, il y a les championnats d’Europe. À Munich, cela ne s’est pas gagné si rapidement que cela. En 1h29 et quelques. Cela représente une grosse opportunité pour moi. Je ne m’en cache pas, j’aimerais y faire un podium.

D’Australie, tu as pu voir ce qu’il se passait en France sur les performances des filles en marche. On pense à Chloé Le Roch notamment ?

Chloé Le Roch appartient à cette nouvelle génération dorée. Il y a une belle émulation en ce moment chez les filles. De séniors aux jeunes, il y a des choses très intéressantes. C’est vraiment génial et du jamais vu. J’ai pu voir le DTN et il m’a parlé de cela en me disant que c’est incroyable. Tout le monde est au courant, tout le monde le voit. On en parle beaucoup, avec les médailles chez les jeunes. Il y a des articles, il ne faut pas tout mettre à la poubelle. C’est à notre échelle, c’est une petite pierre, après une petite pierre. Je trouve cela très positif, pour la discipline. Cela suscite forcément des vocations en club. On le voit dans nos DM, mais aussi dans les clubs locaux. Et c’est hyper positif.

Maintenant, c’est comme tout, il faut que cela se concrétise sur les distances plus longues. Quand on est habitué à faire du 3 000 m et du 5 000 m, la transition sur 20 km peut être dure. Il ne faut pas être dégoûté. Ce qui est cruel en marche, c’est qu’on n’a pas le choix de passer de 3 000 m au 20 km, si on veut faire du haut-niveau. Ce qui explique pourquoi beaucoup de jeunes arrêtent. Il n’a pas forcément envie de faire une sorte de semi-marathon, quand tu es habitué au plus court.

 

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