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Cyclisme sur route

Édito : Julian Alaphilippe s’en va, les frissons resteront

Flo Ostermann

Publié le

Photo Icon Sport

ÉDITO – C’est donc terminé. Presque sans prévenir, Julian Alaphilippe a décidé de ranger le vélo et de mettre un terme à une carrière qui aura marqué le cyclisme français comme peu d’autres ces dernières années. Deux fois champion du monde, vainqueur de Milan-San Remo, héros du Tour de France 2019… Le palmarès est immense. Mais à titre personnel, je retiendrai surtout autre chose. Les frissons. Ceux que Julian Alaphilippe nous a procurés pendant plus de dix ans. Et rien que pour ça, merci.

Une brève et puis s’en va

On s’en doutait un peu au regard de ses dernières déclarations en fin de Tour de France. Mais, j’avoue, je ne l’imaginais pas comme ça. Une brève via L’Équipe, une annonce avec effet immédiat et voilà. Julian Alaphilippe ne sera plus coureur cycliste professionnel. Pas de tournée d’adieux, pas de dernière classique à guetter en se disant que, cette fois, c’est vraiment la dernière. Même pas cette petite période de quelques semaines qui permet généralement de s’habituer à l’idée.

Non. C’est fini. Et forcément, ça fait quelque chose.

Parce que Julian Alaphilippe, je le suis depuis 2013. Je l’ai vu arriver sans vraiment savoir jusqu’où ce garçon pouvait aller. Deux ans plus tard, il terminait deuxième de Liège-Bastogne-Liège derrière Alejandro Valverde. À l’époque, pour le cyclisme français, ce n’était pas tout à fait anodin.

Cela faisait des années que l’on attendait un Français capable de peser réellement sur les plus grandes classiques. Pas seulement d’aller chercher une belle place. Pas seulement d’être dans le coup. Mais de faire partie de ceux que les autres regardent lorsque la course commence vraiment. Alaphilippe allait devenir ce coureur-là. Et bien plus encore.

2013, l'année de la découverture pour ma part Julian Alaphilippe s'impose en Coupe du monde de cyclo-cross espoirs

2013, l’année de la découverture pour ma part Julian Alaphilippe s’impose en Coupe du monde de cyclo-cross espoirs

Avec lui, il pouvait toujours se passer quelque chose

Des champions, le cyclisme français en a connus avant lui et en connaîtra après. Des coureurs avec un palmarès immense également. Mais des Alaphilippe ? Je ne suis pas certain qu’on en revoie beaucoup.

Parce qu’il avait ce truc que les chiffres ne racontent pas. Cette capacité à faire monter le palpitant simplement en le voyant se replacer à l’avant du peloton. Quand Julian commençait à remonter, qu’il se mettait dans la roue d’un équipier et que la route s’élevait, on savait très bien ce qu’il avait derrière la tête.





Le fameux coup de fusil. Tout le monde le connaissait. Ses adversaires les premiers. Mais quand il se dressait sur les pédales et mettait la plaque, il y avait toujours ce petit moment où l’on se disait : « Allez, ça peut le faire ».

C’était parfois génial. Parfois beaucoup moins. Il lui arrivait d’en faire trop, de partir trop tôt, de courir avec le cœur quand la tête lui aurait probablement conseillé d’attendre encore quelques kilomètres. Mais c’est justement pour ça qu’on l’aimait.

Julian Alaphilippe n’a jamais donné l’impression de réciter une course. Il la vivait. Parfois jusqu’à se brûler les ailes.

Et puis il y a eu 2019…

Milan-San Remo 2019 restera forcément quelque part. Cette attaque dans le Poggio, cette descente, puis ce sprint remporté sur la Via Roma. Une victoire immense, celle qui lui manquait encore pour entrer dans une autre dimension.

Mais quelques mois plus tard, il allait faire encore plus fort. Ce Tour de France 2019, quel pied.

Épernay, le maillot jaune, la victoire complètement improbable dans le contre-la-montre de Pau et puis les Pyrénées. Jour après jour, on attendait qu’il craque. Jour après jour, il était encore là.

Personne n’était vraiment dupe. Gagner le Tour face aux meilleurs grimpeurs du monde semblait être une montagne beaucoup trop haute. Mais au bout d’un moment, on s’en foutait presque. On avait juste envie que ça continue. Encore un jour en jaune. Puis encore un.

Et sans vraiment s’en rendre compte, toute une partie de la France s’était remise à croire à quelque chose qu’elle n’imaginait même plus quelques semaines auparavant.

Pour moi, enfant des années 90, cela comptait aussi. Le cyclisme de mon enfance avait laissé derrière lui quelques cicatrices. On continuait d’aimer ce sport, bien sûr, mais peut-être avec un peu moins d’innocence. Alaphilippe m’a rendu une partie de ça.

Le plaisir tout bête d’attendre une attaque. De gueuler devant la télé. De se lever du canapé parce qu’un mec venait de prendre dix mètres. Le cyclisme comme spectacle. Tout simplement.

Imola, peut-être plus que tout le reste

Il y a pourtant une victoire qui me touche encore davantage. Imola, en 2020.

Difficile de détacher ce championnat du monde de ce que l’on vivait à ce moment-là. Le Covid avait mis le monde sur pause quelques mois plus tôt. Le sport avait disparu, puis était revenu dans des conditions étranges. Les calendriers ne ressemblaient plus à rien, les courses se disputaient parfois dans des décors vides et personne ne savait vraiment de quoi les semaines suivantes seraient faites.

Et au milieu de tout ça, Julian a attaqué. Une vraie attaque d’Alaphilippe. Sèche, brutale, sans regarder derrière.

Puis cette descente vers Imola, seul, avec le maillot arc-en-ciel au bout. Je me souviens surtout de l’émotion. La sienne évidemment, mais aussi la mienne. Après ces mois tellement particuliers, voir un Français devenir champion du monde de cette manière avait quelque chose de profondément libérateur.

Un an plus tard, à Louvain, il remettra ça. Avec encore plus de panache, presque en défiant tout un pays qui rêvait du sacre de Wout Van Aert. Du Alaphilippe, encore.

Et puis le corps a commencé à dire non

Il y a aussi eu l’autre partie de l’histoire. La chute sur Liège-Bastogne-Liège en 2022 a été terrible. Et même s’il a gagné après, même s’il a encore connu de très grands jours, j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait un avant et un après.

Le corps avait pris cher. Les saisons suivantes ont été plus compliquées. Les blessures se sont accumulées et une nouvelle génération a débarqué à une vitesse folle.

Mais lui a continué à courir comme du Julian Alaphilippe. C’est peut-être ce que j’ai préféré dans la fin de sa carrière. Il aurait pu devenir plus calculateur. Attendre davantage. Choisir ses moments. Assurer quelques places d’honneur. Ce n’était pas vraiment son truc.

Sur le Giro 2024, il est allé chercher une victoire d’étape après une échappée interminable. Plus de 140 kilomètres devant à deux, à se faire mal, à insister. Une victoire à l’ancienne, quelque part. Et surtout une victoire qui lui ressemblait tellement.

Puis il y a eu le Grand Prix de Québec en 2025. Son dernier grand coup de pétard. Une dernière fois, Julian avait sorti le grand jeu. Même lorsque les jambes n’étaient plus celles de 2019, 2020 ou encore 2021, l’envie, elle, n’avait pas vraiment changé.

Merci, Julian

Alors oui, cette retraite fait bizarre.

Pas parce que Julian Alaphilippe part trop tôt. Lui seul sait ce que son corps et sa tête lui disaient ces derniers mois. Et après tout ce qu’il a donné au vélo, difficile de lui reprocher de choisir lui-même le moment de refermer la porte.

Mais parce qu’une page se tourne. Une vraie.

Pendant plus de dix ans, Alaphilippe a été ce coureur que je cherchais instinctivement dans le peloton lorsque la route commençait à grimper. Celui dont j’attendais le démarrage même lorsqu’il n’avait probablement pas les jambes pour gagner. Celui qui pouvait transformer une course un peu terne en bordel magnifique avec une attaque dont lui seul avait le secret.

Il a gagné deux championnats du monde, Milan-San Remo, des étapes du Tour et tellement d’autres courses. Tout cela restera dans les livres. Mais ce n’est pas vraiment ce que j’ai envie de retenir aujourd’hui.

Je préfère me souvenir du maillot jaune de 2019. Du Poggio. D’Imola. De Louvain. De ces attaques lancées parfois beaucoup trop loin. De cette manière de jeter le vélo sur la ligne. De cette gueule complètement déformée par l’effort. Et de toutes ces fois où, pendant quelques kilomètres, il nous a fait croire que son attaque pouvait aller au bout.

Certaines ont échoué. Et alors ? Le panache, ce n’est justement pas gagner à tous les coups. C’est essayer quand même.

Julian Alaphilippe aura fait ça pendant toute sa carrière. Il aura gagné énormément, perdu aussi, chuté, souffert, recommencé. Mais il ne nous aura presque jamais laissés indifférents.

Et finalement, quand on aime le sport pour les émotions qu’il procure, il n’y a peut-être pas beaucoup plus beau comme héritage.

Alors merci Julian. Merci pour les coups de fusil, les coups de folie et même les coups de moins bien. Mais surtout, merci pour tous ces frissons. Putain, qu’est-ce que c’était bien.

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