Emmanuel Moine : « On va arriver à un resserrement des courses »
F1 2024 – Alors que la saison reprend ce samedi 2 mars, Emmanuel Moine, présentateur et co-fondateur du Podcast Les Pistonnés, pense qu’elle pourrait être plus disputée que la précédente. Auteur du livre « La Formule 1 en 80 tours » (Éditions Solar), avec le journaliste Guillaume Nédélec, il aborde également la dangerosité du sport, le Grand Prix de Las Vegas et le retour possible de la Formule 1 en France.
Dans l’ouvrage, vous revenez à de nombreuses reprises sur les accidents. La Formule 1 est-elle un sport trop dangereux ?
Ce qui est sûr, c’est que c’est un sport dangereux. C’est marqué sur le billet des manifestations de sport automobile. Mais pourquoi dire « trop dangereux » ? Ça l’a été à une certaine époque, mais le danger était, peut-être, un petit peu plus accepté qu’aujourd’hui. Il ne faut pas oublier non plus que ce sport se pratique avec le consentement des pilotes. À partir du moment où chaque acteur connaît les risques, pour moi, il n’y a pas trop de danger. Chaque drame a aussi permis d’apporter sa révolution technique et technologique pour, justement, accroître la sécurité en Formule 1. Par exemple, le décès d’Ayrton Senna (le 1er mai 1994 au sixième tour du Grand Prix de Saint-Marin) a mené à des réflexions sur la prise en compte du risque, avec un travail sur les circuits, les voitures et les protections des pilotes.
En fin de saison 2024, il y aura un double enchaînement de trois week-ends de Grand Prix dont un Las Vegas-Qatar-Abu Dhabi. Cette accumulation des courses représente-t-elle le nouveau risque qui pourrait mener à une modification du règlement ?
Complètement ! Et c’est d’ailleurs un débat que les pilotes posent sur la table. Fernando Alonso l’avait fait, Sebastian Vettel en a parlé, Lewis Hamilton aussi. Alonso (42 ans) avait même dit que ce qui le pousserait à quitter la discipline, ce serait, justement, cette accumulation des courses. Le problème est que les employés des écuries, c’est-à-dire les mécaniciens, les aérodynamiciens et les ingénieurs, n’ont pas micro-ouvert sur ce genre de questions, alors que ce sont eux qui sont les plus exposés à cette cadence infernale. Lors du dernier Grand Prix de l’année dernière, à Abu Dhabi, un tiers des employés de Ferrari qui avait fait le déplacement était malade.
L’adaptation à de nouvelles températures, des nouvelles conditions de vie ou de météo tirent sur les organismes. C’est un chantier qui va être important. Mais tant qu’il n’y a de drame, la tentation, pour les instances dirigeantes, est de surfer sur la hype que connaît la Formule 1 depuis cinq ou six ans avec l’émergence de Netflix (la série Drive to Survive). La volonté des instances est d’avoir le plus de Grands Prix possibles afin d’avoir le plus de revenus possibles. Ça concerne Liberty Media (le détenteur des droits commerciaux de la F1), la FIA (Fédération internationale de l’Automobile) mais aussi les écuries, car ils ont des sponsors, et forcément, plus il y a de courses, plus elles augmentent leur nombre de revenus publicitaires.
Qu’avez-vous pensé du Grand Prix de Las Vegas ? La première édition a-t-elle été un succès où un flop ?
Selon moi, il a été un flop économique et commercial. C’était le petit joyau de la Formule 1, car Liberty Media organisait son propre Grand Prix. Leur idée était de montrer à quoi pourrait ressembler la Formule 1 du futur. Mais il y a eu une surcote autour de cet événement. Les tarifs étaient bien trop prohibitifs, l’accès bien trop restreint et ça a eu des conséquences économiques. Par exemple, Alfa Romeo. Comme pour chaque Grand Prix, l’écurie avait pris des hospitalités pour ses partenaires. À Las Vegas, elle en avait pris environ 80, mais elle n’a pu en remplir que 5 ou 6. Ça montre bien que Liberty Media est peut-être allé un petit peu trop loin dans la démesure. L’événement a aussi été très mal vécu par les riverains, ce qui place un doute pour rendre cet événement pérenne.
Au niveau de la course, il y a eu beaucoup de problèmes durant le weekend et notamment cette plaque de bouche d’égout surélevée lors de la séance de qualification, qui a alors dû se faire sans spectateur, en plein milieu de la nuit. Mais il y a eu du spectacle le dimanche, même s’il était la conséquence d’un nivellement par le bas. Le Grand Prix s’est déroulé de nuit, avec des températures très basses, ce qui faisait que l’adhérence était vraiment très limitée et les pilotes ont dû se battre avec leur monoplace. Le Grand Prix de Las Vegas a peut-être été l’une des courses les plus divertissantes en termes de spectacle dans cette saison 2023 qui a été assez pâle. Mais est-ce que Liberty Media n’est pas allé trop loin ? Il faudra voir si Las Vegas réussit à régler les problèmes cette saison.

Dans votre livre, vous parlez du circuit le plus lent, le plus rapide, le plus tortueux, le plus droit, le plus court ou encore le plus long. Mais quel est votre circuit préféré ?
Je pense que Spa-Francorchamps (Belgique) est complètement à part. Jim Clark était le roi du Grand Prix de Spa (quatre victoires consécutives entre 1962 et 1965) mais en même temps, il le détestait parce qu’il trouvait le circuit beaucoup trop dangereux. Cet aspect « toboggan » (le circuit est surnommé « toboggan des Ardennes » en raison de la variété de son tracé dans le paysage montueux de l’Ardenne belge ») donne aussi énormément de sensations aux pilotes. Et puis il y a le virage de l’Eau Rouge qui fait toujours débat après les récents accidents et décès. Mais, pour moi, ce virage, c’est l’essence même du sport automobile.
En ce qui concerne le Grand Prix de France, il est, selon vous, « le plus aléatoire ». Mais pourrait-on le voir revenir ?
C’est une problématique qui est très compliquée. Dans Les Pistonnés, on travaille sur ce dossier depuis très longtemps. Il y a une volonté de la Formule 1 d’avoir un Grand Prix en France. Mais cette volonté doit répondre à un cahier des charges. Aujourd’hui, avoir un Grand Prix de France tous les ans semble peu probable. Ce serait sans doute en alternance avec un autre circuit, sûrement européen. Il faudrait une implication étatique, c’est-à-dire que Stefano Domenicali (le patron de la Formule 1) échange avec le président de la République (Emmanuel Macron) ou au moins la ministre des Sports (Amélie Oudéa-Castéra).
Aujourd’hui, c’est très compliqué pour un responsable politique de prendre la décision de dépenser des millions d’euros pour organiser un événement où on va faire courir des voitures. La perception du public en France n’est pas encore prête là-dessus. C’est valable en France, mais c’est aussi le cas en Allemagne, où il n’y a plus de Grands Prix depuis quelques années (2019) et il y a peu d’impulsion pour qu’elle revienne. Il faudrait aussi un consensus au sein des grandes entreprises françaises pour participer au montage financier, car les droits d’entrée sont élevés. Et puis, il faudrait aussi un circuit pour accueillir ce Grand Prix. Les écuries ne veulent pas aller au Castellet (qui l’a accueilli entre 2018 et 2022) et le circuit n’a pas offert énormément de spectacle. La Formule 1 pousse de plus en plus pour des circuits en ville, à l’image du nouveau Grand Prix d’Espagne qui se déroulera dans les rues de Madrid (à partir de 2026).
Le grand rêve de la Formule 1 serait d’avoir un Grand Prix à Paris ou un Grand Prix dans le sud, et notamment à Nice. Il y a eu des discussions l’année dernière entre des représentants politiques du sud de la France, Stefano Domenicali et Éric Boullier (le directeur du Grand Prix de France organisé au Castellet). Mais c’est très compliqué. On l’a vu, particulièrement à Las Vegas, un circuit urbain bloque toute la ville le temps d’un weekend, la Formule 1 a autorité sur la ville et peut décider de tous les accès. Pour l’instant, on est sur un statu quo et il pourrait durer plusieurs années. Je rappelle que le Grand Prix de France avait disparu pendant une dizaine d’années avant de revenir (entre 2009 et 2017).

Que peut-on attendre d’Alpine cette saison ?
Alpine, c’est un peu compliqué. L’écurie est complètement repartie de zéro sur leur concept. Lors de la présentation de la nouvelle voiture, à Enstone, elle a dit qu’elle avait fait table rase de 2023 et qu’elle était même repartie sur la base de leur concept de 2022. Il y aura toujours ce déficit de puissance au niveau du moteur, qui malheureusement devrait rester jusqu’en 2026 et la prochaine révolution technologique qui touchera le moteur. Pour avoir parlé avec les pilotes (Esteban Ocon et Pierre Gasly), le mot d’ordre est de dire qu’il n’y a pas d’ambitions, qu’il ne faut rien attendre et que l’écurie repart sur une nouvelle base de travail.
Les premières courses vont permettre de voir comment est la voiture, et il faudra bien la comprendre pour la faire progresser. Alpine ne va pas jouer la gagne cette année et on a vu que l’année dernière, sans avoir une voiture qui jouait devant, sur certains circuits où le facteur pilote est important, comme Monaco, ils avaient le talent et les capacités d’aller chercher un podium (Ocon avait terminé 3e). Il faudra donc être patient et juger Alpine là où elle est aujourd’hui, c’est-à-dire avec une nouvelle direction sportive, une nouvelle organisation et un tout nouveau concept. Dernier point, Esteban Ocon et Pierre Gasly sont en fin de contrat, donc il faudra voir s’ils vont être capables de travailler en équipe. Beaucoup de places vont se libérer cette année, donc il va peut-être y avoir la tentation chez l’un ou chez l’autre de tirer la couverture sur lui, en dépit de l’esprit d’équipe.
Justement, quel est l’impact du transfert de Lewis Hamilton chez Ferrari en 2025 ? En qu’en pensez-vous ?
Associer Lewis Hamilton, l’un des pilotes les plus titrés au monde, avec Ferrari, l’écurie la plus titrée, présente depuis le premier championnat du monde de Formule 1, est extraordinaire. C’était quelque chose d’impossible à imaginer, cela fait 10 ans qu’il y a des rumeurs. Mais avec un peu de recul, dans le storytelling, ça me dérange un petit peu parce que Lewis Hamilton a souvent prôné le fait qu’il voulait être l’homme d’une écurie (il n’a jamais connu d’autres écuries que Mercedes et McLaren). Après, il va retrouver Frédéric Vasseur, qui a été quelqu’un qui a beaucoup compté dans sa jeunesse et notamment dans les années pré-Formule 1 où il a pu connaître des problèmes familiaux. J’ai hâte de voir ça.
Ce transfert va impacter la saison, au-delà de la Silly Season (période durant laquelle les rumeurs circulent). Il y a une douzaine de pilotes en fin de contrat (13 exactement avec Hamilton), donc forcément, il va y avoir des rumeurs et ça pourrait bouger tous les sens. C’est énorme quand on sait que les deux derniers champions du monde de Formule 2 (Théo Pourchaire et le Brésilien Felipe Drugovich) n’ont pas trouvé de siège libre. Est-ce qu’ils vont être intégrés ? On ne sait pas. Ça va aussi faire bouger les lignes en interne entre Ferrari et Mercedes qui étaient à la lutte au classement des constructeurs. Au sein de ces écuries, cela va aussi instaurer des batailles, notamment Carlos Sainz, qui a appris, par la même occasion, qu’il ne serait pas prolongé chez Ferrari. Est-ce qu’il va continuer à penser à l’équipe ou est-ce qu’il va se montrer plus individualiste pour convaincre un constructeur de le faire signer l’année prochaine.
Et puis chez Mercedes, Lewis Hamilton sera-t-il dans les discussions pour le développement de cette voiture ? Est-ce que son avis sera pris en compte ? Est-ce qu’on va tout lui dire sur l’orientation qui sera prise ? Car s’il part chez la concurrence, il ne faut pas qu’il le fasse avec les secrets de fabrication. Enfin, George Russell va devenir le nouveau leader de Mercedes. Donc, après sa saison un petit peu décevante (8e), on attend de voir comment il va s’affirmer, avec une lutte contre Lewis Hamilton qui risque de s’intensifier et donc être plus intéressante.

Y aura-t-il une nouvelle domination de Max Verstappen et de Red Bull ?
C’est vrai qu’au vu de la dernière saison (19 victoires en 22 Grand Prix pour Verstappen) et étant donné qu’il n’y a pas eu énormément de changements réglementaires, on pourrait se demander comment Ferrari ou Mercedes pourrait faire son retard et pourquoi Red Bull ne dominerait pas autant. Pour le moment (interview réalisée le jeudi 15 février 2024), on a vu un semblant de Mercedes et un semblant de Ferrari. On imagine que ces deux concepts ressembleront beaucoup à la Red Bull dominante de l’année dernière.
Chez Red Bull, il y a un énorme point d’interrogation. Ils abandonnent le concept développé jusqu’en 2022 qui leur a pourtant apporté beaucoup de succès pour un nouveau concept qui serait révolutionnaire et qui irait encore plus loin. Je pense qu’on va arriver à un resserrement des courses parce qu’on est au momentum de cette révolution aérodynamique débutée en 2022. Lors de la ou des premières années, il y a toujours un concept dominant avec un ingénieur qui a trouvé ce que les autres n’ont pas trouvé. Cela a été le cas avec Red Bull et Adrian Newey, mais ensuite, il y a une convergence parce que les autres commencent à copier. Ça a toujours été le cas dans l’Histoire de la Formule 1. On saura lors du premier Grand Prix à Bahreïn.


