Natation : Fantine Lesaffre raconte sa dépression, comme un air de déjà-vu
NATATION FRANÇAISE – Pour RMC Sport, Fantine Lesaffre s’est ouverte sur la dépression qu’elle a vécu et qui lui a valu de mettre momentanément fin à sa carrière. Les exemples de ce genre sont malheureusement trop nombreux dans la natation tricolore.
Le témoignage fait froid dans le dos. De retour au premier plan, Fantine Lesaffre a raconté, pour nos confrères de RMC Sport, comment elle avait vécu sa dépression. Une crise intense qui lui a valu d’arrêter sa carrière l’an passé, et de provoquer chez elle un dégout de la natation.
Je me ramène un samedi matin, je rentre dans la piscine et en fait, instinctivement, je me mets à pleurer. Mais pas à pleurer un petit peu. J’ai fait une vraie crise, je n’arrivais plus à respirer. J’ai fait une crise d’anxiété, rien qu’en voyant la piscine. C’était devenu trop (elle marque une pause en disant « j’ai la main qui tremble »). Je ne pouvais plus voir l’eau. Ça me dégoûtait parce que ça me ramenait à la nageuse que j’avais été un moment donné. C’était un trop-plein, je ne pouvais plus ! L’odeur du chlore… Je ne m’arrêtais pas de pleurer.
On parle pourtant d’une nageuse expérimentée, ancienne championne d’Europe et médaillée mondiale. Établie au haut niveau, qui a pourtant craqué, comme d’autres avant elles. La récurrence de ce genre de cas dans une discipline pourtant loin d’être la plus médiatisée est troublante.
Le baromètre Manaudou
Laure Manaudou a été la première véritable star de la natation française, et fatalement celle qui a mis un coup de projecteur énorme sur la discipline. Championne olympique à 17 ans en 2004, elle a vu la médiatisation lui tomber dessus. D’une part parce qu’elle avait du succès, mais aussi parce que elle évoluait sous la houlette d’un entraîneur hautement médiatisé, Philippe Lucas. Il a toujours été dit qu’il protégeait Manaudou au maximum de cet état de fait.
Mais comme toujours, tant que ça gagne, tout va bien. Le problème – bien connu – c’est quand l’athlète ne répond plus aux attentes. Ce fut le cas aux JO 2008, ratés par Manaudou, et la dépression qui a suivi, comme elle l’avait expliqué sur France Télévisions.
L’épreuve la plus dure, ça a été Pékin 2008 je pense, et l’après Pékin surtout où je suis partie en dépression parce qu’il y avait le regard des gens, il y avait les gens qui critiquaient parce que je n’avais rien fait. Je suis allée aux JO, je n’avais pas envie d’y aller. (…) J’y suis allée à contrecœur, j’y suis allée parce que j’avais des sponsors, parce que j’avais de la pression (…) je savais que j’allais me planter.
Voilà un point crucial, les attentes. Surtout quand l’athlète en question n’est pas nécessairement fan de son sport. Tout le monde se rappelle des images de Philippe Lucas se montrant hautement exigeant avec sa nageuse, qui avait admis, sur RTL, ne pas nécessairement être fondue de sa discipline.
Je n’aime pas nager, j’aime énormément gagner et j’étais prête à tout pour le faire, donc forcément il fallait faire des concessions et il fallait nager.
Comme le dit la maxime populaire, « le plus dur, ce n’est pas d’arriver au sommet, c’est d’y rester ». Manaudou y est restée quatre ans, et cela lui a valu deux ans de dépression. Mais bien évidemment, elle reste encore aujourd’hui la valeur étalon de la natation française. Celle qui vaut à tous les autres nageurs français d’y être comparés.
La comparaison inévitable
À commencer par la regrettée Camille Muffat. Championne olympique en 2012, sur la même distance que Laure Manaudou, la comparaison était toute trouvée. Mais deux ans plus tard, elle annonce sa retraite à 24 ans dans L’Équipe. Une décision dont elle déclarait que « personne ne l’avait comprise ». Mais motivée par le besoin de « faire autre chose ». Elle n’en aura malheureusement pas eu l’occasion.
🏊♀️ 10 ANS, le 29 juillet 2012 dans l’Aquatics Centre de Londres, Camille Muffat 🇫🇷 devenait championne olympique du 400m nage libre en 4:01.45 signant un nouveau record olympique. Paix à son âme. 🤍🕊#Natation pic.twitter.com/OKoe0oZOyL
— MR.CARTER (@NelsonCarterJr) July 29, 2022
À ce moment-là, on se disait juste que c’était le point commun entre les deux nageuses qui faisaient que. Sauf que de nos jours, à la moindre petite pointe de talent détectée chez une nageuse, elle devient de facto candidate au titre de « nouvelle Laure Manaudou ». Si ce titre était difficile à porter pour la principale intéressée, il l’est forcément pour les autres.
C’est ce qui est arrivé par exemple à Béryl Gastaldello. Championne de France à 17 ans, prometteuse, polyvalente, elle est un clair espoir de la natation française. Mais elle ne parvient pas à confirmer par des résultats au très haut niveau, passe à côté de ses JO 2016, alors elle craque. Ses propos tenus dans le journal Le Monde sont édifiants.
J’ai plongé très, très bas. J’avais une trentaine de tics non stop, pendant deux mois, je ne pouvais même pas parler. On ne peut même pas imaginer : j’étais par terre, je hurlais, j’étais un animal. J’avais complètement perdu le contrôle de mon corps. Il y en a pour qui les symptômes de la dépression sont moins élevés, dans mon cas, ça a été tellement extrême que je n’ai pas eu le choix : on m’a mise tout de suite sous médicaments, je n’étais pas loin d’être internée à l’hôpital.
Puis il y a eu Laura Marino, ancienne championne du monde de plongeon, qui après la gloire, a connu les abysses, comme le prouvent ses propos rapportés par Canal +.
Je ne voulais plus rien faire. Je me souviens être restée deux semaines dans mon lit. Et le maximum que je faisais, c’était à manger.
Le cas de Fantine Lesaffre vient nous rappeler à quel point un athlète de haut niveau reste un être humain. Car de nos jours, il ne fait pas bon perdre quand on est sportif.
Il reste du travail pour élever les consciences
En effet, puisqu’on vit à l’heure de la médiatisation à outrance et des réseaux sociaux, il est difficile de perdre sans en subir des conséquences. Le problème de la natation, c’est qu’elle n’est médiatisée que quelques jours. Notamment aux Jeux Olympiques. Là, un public en quête d’idoles à vénérer s’improvise spécialiste de la discipline, plus que des nageurs et nageuses dont c’est toute la vie. Comme le déclare Fantine Lesaffre, « H 24 pendant 14 ans, ça fait beaucoup ! ».
Bien sûr, il est possible de s’en remettre. Lesaffre revient à haut niveau, ayant réussi samedi la 6e performance mondiale de l’année sur 400 mètres 4 nages. Quant à Béryl Gastaldello, elle a été ensuite multiple championne d’Europe et championne du monde du relais en petit bassin l’hiver dernier. Mais ce genre de cas se multiplie, et pas qu’en France.
Naomi Osaka 🇯🇵 dévoile désormais se faire aider mentalement ⬇️
🎙 « J’ai finalement commencé à parler à une thérapeute. Cela n’a pris qu’un an après Roland Garros. Elle me donne des conseils, des strategies et des trucs du genre. Je me rends compte à quel point c’est utile. » pic.twitter.com/PctqsHpGwX
— Univers Tennis 🎾 (@UniversTennis) March 23, 2022
C’est arrivé à Naomi Osaka, c’est arrivé à Simone Biles, des reines dans leur discipline, et c’est arrivé à bien d’autres moins médiatiques. Il faudrait que les autorités réagissent. Mais que peuvent-elles faire contre la médiatisation, qui ramènera forcément intérêt et argent à la discipline ? De plus en plus d’athlètes s’octroient les services de psychologues, souvent en prévention. Peut-être que l’argent rapporté par les figures de proue d’une discipline devrait servir à ça.


