Nicolas Daru : « Je suis persuadé que les Français vont se sublimer aux JO »
ATHLÉTISME – Entretien avec Nicolas Daru, 6e des championnats d’Europe à Rome, sur le 3000 m steeple. Un athlète de 35 ans qui a vécu son premier grand championnat sur piste, avec l’équipe de France. Il se confie sur sa première grande expérience, ce que cela lui a appris. Mais aussi sur la suite de sa saison. Avec les Jeux Olympiques en ligne de mire.
Nicolas Daru : « Je tire un bilan positif des Europe »
Quel bilan fais-tu de ces championnats d’Europe ? Ta première grande compétition sur piste
Nicolas Daru : Comme tu l’as dit, c’est ma première grande compétition sur piste estivale. J’en fais un bilan positif. En ayant fait le point et débriefé tout cela. J’ai réussi à rentrer en finale, ce qui était le premier objectif de ces championnats. Un bilan positif de ma gestion du championnat. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Au final, j’ai su bien m’adapter, aussi bien sur la gestion de deux courses en un peu plus de 48 heures, comme sur la gestion psychologique d’un grand championnat. À ne pas me laisser prendre par les évènements et par l’ampleur du truc.
Mais j’ai quelques petits regrets sur la finale. De ne pas avoir été acteur principal. Je trouve que j’ai été trop attentiste. Cela peut venir de plusieurs points. Le premier, c’est que je ne suis pas sûr d’avoir totalement récupéré après la série. Et le scénario de course fait qu’Osama Zoghlami part devant et nous oblige vraiment à courir derrière. J’aurais préféré que cela se passe comme en séries, avec une course qui part très lentement et qui accélérait progressivement, ce qui me correspond un peu plus. Et là, le dernier 500 a en plus été très rapide.
Est-ce que tu considères que tu as beaucoup appris lors de ce championnat ?
Oui, c’est sûr. La déception passée, je me rends compte que l’apprentissage et l’expérience acquise, me servira énormément pour la suite. À commencer par la semaine prochaine à Angers, pour les championnats de France
Il y a trois Français qui ont fait les minima olympiques, toi pas encore. Angers est une de tes dernières chances de qualification ?
Oui et non. Du moins, je ne serais pas obligé de faire un gros chrono. En soi, les modalités de sélection précisent bien que, au-delà des athlètes prioritaires, ce qui n’est pas le cas sur 3000 m steeple, les conditions de qualification pour les JO, c’est avoir réalisé les minima. Ou être dans le Top 24 au ranking ou Top 20 au bilan. Actuellement, je suis 23e au ranking et si on regarde un peu les gens derrière moi, il y a peu de chance qu’il y ait des gens qui me passent devant. Dans l’état actuel des choses, je suis qualifiable au même titre que ceux qui ont fait les minima. Sans ordre de priorité entre les différents modes de qualification.
Nicolas Daru : « C’est hyper important pour notre sport que les jeunes ne s’arrêtent pas en juniors ou espoirs en se disant qu’ils ne réussissent pas à performer »
Ça va être une bonne guerre aux Élites
Pour l’instant, c’est aussi cela que je ne m’acharnerai pas à chercher des minima ce week-end (le week-end dernier) à Vienne. Je préfère me préparer correctement et être prêt samedi prochain. Je suis allé courir à Turku mardi. Manque de chance, je suis tombé malade lundi soir, avec une petite gêne qui m’a mis un peu à plat. J’avais besoin de récupérer. Dans tous les cas, les points de Turku m’auraient assuré le coup du ranking. J’aurais été un peu plus serein. Néanmoins, je pense qu’après les France, je serais 23e ou 24e.
Tu as progressé sur le tard, avec une émergence l’an passé. Ton profil, c’est aussi un message pour ceux qui ne sont pas excellents dans les catégories jeunes.
Je ne suis pas le seul à le montrer. Alice (Finot) qui le démontre en le faisant encore mieux que moi, car elle est championne d’Europe. C’est un message que je véhicule et j’essaie d’amplifier au travers de ma communication. Car je pense que c’est hyper important pour notre sport, que les jeunes ne s’arrêtent pas en juniors ou espoirs en se disant qu’ils ne réussissent pas à performer et qu’ils pensent qu’ils ne seront jamais au haut-niveau.
Même si, de mon côté, j’ai complètement arrêté l’athlétisme de ma propre volonté, pour privilégier ma carrière professionnelle. Néanmoins, je n’étais pas au plus haut-niveau. Je faisais un Top 50 aux France de cross, 34 minutes au 10 kilomètres et 9:30 sur 3000 m steeple. Je me fais souvent brancher par Bastien Perraux, qui est, avant que j’arrête l’athlétisme, un des derniers à m’avoir battu sur steeple, dans la région. Il me le rappelle encore (rires).
Nicolas Daru : « Le 3000 m steeple est la plus belle course »
Quel a été ton déclic, pour d’abord t’y remettre puis accéder au plus haut-niveau ?
C’est plusieurs trucs. À ma demande, j’ai été réorienté au sein de l’armée en 2018. J’avais besoin de me poser un peu et d’arrêter de partir à l’étranger en permanence. J’ai été réorienté en tant que préparateur physique pour les militaires. Suite à cela, j’ai recommencé vraiment à m’entraîner, avoir une hygiène de vie correcte, notamment dans le sommeil. Reprendre des habitudes alimentaires normales. Car, quand tu pars à l’étranger, tu es un peu décalé, tu bosses la nuit.
Pas des conditions idéales. En 2021, je me suis séparé de mon ex-femme. Et à ce moment-là, comme j’étais seul, j’ai eu plus de temps pour moi. J’avais beaucoup de temps et cela m’a permis de me défouler et de trouver quelque chose à faire, car j’étais seul (rires). J’ai rejoint le groupe de Grenoble et Échirolles. J’avais deux ambitions, faire moins de 30 minutes au 10 kilomètres et moins de 1h06 au semi-marathon.
C’est donc naturellement que tu t’es retrouvé sur 3000 m steeple.
(Il rigole). Au bout de deux-trois mois, j’avais déjà atteint ces objectifs et j’avais fait 12e des championnats de France de cross. On s’est dit qu’avec trois ou quatre mois d’entraînement, on pouvait faire quelque chose la saison d’après. Le 3000 m steeple, j’en avais fait plus jeune. Une course qui m’a toujours attiré. Je n’ai pas le profil pour faire des gros chronos sur 5000 m. Déjà, je trouve que c’est chiant (rires). 5000 m à tourner autour d’une piste, je trouve ça chiant. Le 1500 m, je n’ai pas les qualités de vitesse pour aller performer à haut niveau. Ce n’est pas un choix par défaut, car j’adore cela et je trouve que c’est la plus belle course.
Mais je me suis retrouvé là-dessus et j’ai réussi à faire de bons chronos dès la première année. Malheureusement, je me suis blessé suite à des mauvais choix de saison. J’avais beaucoup enchaîné, fait un marathon et sans faire de récupération derrière, j’avais enchaîné avec la saison sur piste. À un moment, le corps lâche. Mais j’avais fait des chronos me permettant d’aller aux France Élite et de batailler devant. Cela m’a donné encore plus envie, l’année d’après, de me mettre à fond là-dedans.
Nicolas Daru : « Je n’ai pas la pression qu’ont les plus jeunes »
Est-ce que tu penses qu’en France, on se met des barrières sur l’âge ?
C’est une certitude que les barrières existent. Mais elles existent dans la pensée des gens. Mélina Robert-Michon en est la preuve vivante, mais il y a plein de sportifs qui performent après 30 ans. Puis moi, mon âge, je l’ai déjà dit dans une interview, ce sont les gens autour de moi qui m’en parle. Certes, j’ai 35 ans, mais quand je me lève le matin je ne me dis pas : « J’ai 35 ans, comment je vais faire pour m’entraîner ? ». Au contraire, c’est même une force, car je n’ai pas la pression qu’ont les plus jeunes. Ma vie est toute tracée, ma carrière est faite. Dès que j’arrête l’athlétisme, j’ai ma carrière de militaire qui est en parallèle. Dans trois ou quatre ans, je peux prendre ma retraite avec l’armée.
Je n’ai pas cette pression. Puis j’ai l’expérience acquise ces années, pas forcément dans le sport de haut-niveau, mais dans mon métier. Je relativise assez facilement et je connais la gestion du stress assez bien. J’ai aussi la connaissance de mon corps. Les deux mis bout à bout, font que je cours libéré et que je me blesse, sauf la première année. Depuis ma fracture de fatigue en 2022, je ne me suis jamais vraiment blessé. Les deux, mis bout à bout, sont des forces plus que des contraintes.
Tu te considères encore en phase de découverte ?
Pas en découverte, mais encore en phase de progression. Cet été, si je vais aux Jeux, ce sera une découverte. Avec les yeux d’un gamin vers les JO. J’estime que j’ai encore des leviers à activer pour performer encore plus. Cette année, j’ai mis en place un peu plus de musculation, propre à l’athlétisme. L’année prochaine, je pourrai encore activer certains leviers. Dans la gestion de ma charge d’entrainement et de ma nutrition. Je ne me mets aucune barrière dans cette progression.
Nicolas Daru : « Une saine émulation sur le 3000 m steeple en France »
Tu émerges dans une discipline en plein renouveau en France, avec 5-6 Français au niveau mondial
C’est plaisant et cela nous sert à tous cette émulation. Cela nous tire tous vers le haut. Et cela nous tirera toujours vers le haut tant qu’il y aura une émulation saine entre nous et qu’on s’entendra bien. Qu’on ne se tirera pas dans les pattes. Et qu’on permettra aux 5-6 de continuer de progresser. Et même d’amener les plus jeunes à progresser très rapidement, par l’adversité qu’il y a en France. On parle des 5-6. Luc Le Baron est encore Espoir et va rapidement pouvoir jouer. Et nul doute qu’il sera performant aux championnats de France. Et il y a la nouvelle génération, avec Hicham Errbihih, avec Ishak Dahmani qui vont venir nous embêter sur les courses. Cela fait que tout le monde sera tiré vers le haut et progressera petit à petit.

Tu as parlé d’émulation sur 3000 m steeple, mais est-ce que tu as senti une vibe spéciale à Rome, avec une équipe de France toute tirée vers le haut.
À Rome, la première médaille d’Auriana Lazraq-Khlass, ensuite, il y a eu Cyréna Samba-Mayela et Alice Finot. J’étais au stade pour la médaille de Cyréna. On s’est dit « woow », même si on s’y attendait. La France peut faire des médailles. On nous a souvent dit que la France faisait de la figuration. Mais non, on peut faire des médailles. Cela a tiré tout le monde vers le haut. À chaque session, il y avait une ou deux médailles de plus.
Peut-être que ceux qui n’y croyaient pas trop où qui étaient en retrait, se sont mis à y croire. Nous, on était tous les trois dans le top 5 européen. Honnêtement, pour en avoir parlé avec d’autres personnes, s’il n’y avait pas eu un ou deux français sur le podium, cela aurait été un échec. Mais le fait que les médailles arrivent, cela les a débloqués. Et ils ne sont pas arrivés sur leur épreuve en se disant : « On n’a pas fait de médaille, j’ai la pression ». Là, on était à se dire : « Si je n’ai pas ma médaille, c’est un échec individuel, mais la France a fait des médailles ». Il y avait moins de stress.
Nicolas Daru : « Je suis persuadé que les Français vont se sublimer aux JO »
Tu penses que cela peut se retranscrire aux JO ?
J’en suis intimement persuadé. Je pense que les Italiens, chez eux, me donne raison. Personne n’imaginait cette équipe faire cela, même si les médailles ne sont pas volées, loin de là. Mais pas à ce niveau-là. La France aux JO, elle va être au-delà des espérances. Les athlètes, poussés par le public, vont réussir à se sublimer et faire des performances qu’ils auraient plus de mal à faire dans un autre lieu.
Tu sens ce surplus de motivation lié à Paris 2024 ?
C’est assez ambivalent, car c’est un surplus de motivation, mais aussi un surplus de pression. Pour les personnes qui gèrent très bien la pression, cela va leur donner des ailes. Mais pour ceux qui auront un peu plus de mal, cela peut les inhiber. Du moins pour les disciplines, où il y a séries et finales. Ceci dit, en finale, je ne pense pas qu’il y aura cette pression. Avec la France entière derrière eux.
On a le sentiment que les championnats de France Elite vont être fous ? Est-ce un point de passage devenu incontournable ?
J’ai toujours considéré les Elites et les cross comme un objectif de la saison. Dans la mesure où la fédération les mets au bon moment, bien calqué sur la programmation et les échéances importantes derrières, c’est important que tous les Français y aillent. Que ce soit obligatoire. Pour l’athlétisme en général, pour le public, mais même les athlètes. C’est le seul moment de l’année où les meilleurs français se rencontrent. On court à droite à gauche sur des meetings.
Quelques Français qui évitent de s’affronter entre eux. On a beau dire « Je suis le meilleur, j’ai le meilleur chrono », mais tout le monde ne court pas dans les mêmes conditions, les mêmes meetings. Le meilleur français, c’est le jour J aux championnats de France et qui a réussi à battre les autres. C’est face aux autres que cela se joue. La hausse générale du niveau de l’athlétisme en France, cela les rend d’autant plus beaux à regarder.


