Ninon Chapelle : « Je suis redevenue la même athlète, mais avec une richesse de vie en plus »
ATHLÉTISME – Entretien avec la perchiste Ninon Chapelle, recordwoman de France de la discipline (4.75 m), qui fait le bilan de sa saison hivernale. Mais qui se projette également vers la saison estivale, avec beaucoup d’envie et d’ambition. Satisfaite de sa régularité retrouvée, elle veut revenir aux alentours de son record de France, pour aller aux JO de Paris cet été. Elle se confie aussi sur son présent d’athlète et de maman. Une envie importante dans sa vie. Tout en menant sa carrière à côté. Car Ninon Chapelle ne compte pas raccrocher les perches tout de suite et a envie de briller de longues années.
Ninon Chapelle : « Mon saut est calé, je vais très vite »
Quel bilan fais-tu de ta saison en salle ?
Ninon Chapelle : J’ai un peu plus de recul qu’à chaud. Le bilan est quand même très positif. On s’était dit avec Axel (Chapelle, son mari et entraîneur), qu’on voulait progresser sur la régularité, pour avoir quelque chose de fiable. Et c’est un point qui fait que la saison est réussie. J’ai fait 4.50 m quasiment à chaque sortie. C’est un niveau de régularité que je n’ai pas eu depuis longtemps, même si, en 2022, j’ai fait 4.50 m plusieurs fois.
Après ma grossesse, j’avais changé de gamme de perche, pour avoir un peu moins de choc. J’ai sauté avec des Nordic (une marque de perche) et j’ai rapidement sauté assez haut, avec une régularité à 4.50 m. Mais en ayant du mal à passer le cap. J’ai fait le choix de reprendre des Spirit (une autre marque) pour tenter d’aller chercher des hauteurs autour de 4.60 ou 4.70 m. Cela s’est avéré payant l’été dernier. Aux Mondiaux de Budapest, je saute à 4.60 m. Mais je n’avais pas retrouvé une régularité avec ces perches. Ce qui est clairement le cas cet hiver, avec une grosse confiance sur le matériel que j’utilise.
Le point d’amélioration est de lâcher prise sur des barres au-dessus. Pour engager et passer. Mon saut est calé, je vais très vite. On a regardé les bases de données faites par Matsport, qui a été présent sur plusieurs compétitions. Ce sont des données qui tendent vers le meilleur niveau que j’ai eu. C’est très rassurant. Car j’avais un petit manque de confiance en moi, en ayant l’impression de ne pas être prête. En fait, je suis capable d’engager des barres passées par le passé. Et je ne parle pas de la saison dernière, mais bien d’il y a quatre ans. Il faut que cela s’installe et j’en ai conscience. J’avais besoin de cette saison hivernale pour avoir des attentes. Tout est réuni pour que l’été soit génial.
Ninon Chapelle : « En faisant ce que je sais faire, je pourrai sauter plus haut cet été »
À Rouen, effectivement, tu as confié que tu te sentais au niveau de ton record physiquement. À quoi le sens-tu ?
Cela se cale sur la vitesse. J’ai un petit gabarit et je n’utilise pas des grosses perches. Je mise sur mes qualités physiques et l’engagement dans mon saut. Quand je vois mes sauts à 4.50 m, il y a de l’énergie partout. Il manque de la dureté au niveau de la perche. Et donc de la confiance et du lâcher prise. J’accélère tout au long de la course d’élan, j’arrive autour de 8.50 m/s, c’est le niveau des meilleures mondiales. Quand j’avais ces données-là, je sautais plus de 4.60 m tous les jours. Il faut tout mettre en place à la barre d’après. Je me suis un peu pris la tête cet hiver. Dès que je changeais un paramètre, j’avais envie d’en mettre plus. Je n’avais pas assez confiance dans le fait que tout était calé et très régulier.
J’ai souvent eu des écarts à gérer, notamment sur les marques. Ce sont les défauts de mes qualités, j’ai beaucoup d’énergie et je peux en mettre partout et avoir un peu d’insécurité. Ne pas gérer ce que fait. Le fait de croire que je n’étais pas régulière, cela m’a fait douter, quand les barres montaient. Si je crée ce trop-plein d’énergie, je fais des conneries. C’est ce qu’il s’est passé à Clermont. Je pars en cycle arrière et je ne peux plus déclencher de saut. En faisant ce que je sais faire, je pourrai sauter plus haut cet été.
Je me suis confrontée aux meilleures mondiales cet hiver et je n’ai pas été à la ramasse. À partir de 4.60 m, tu peux vraiment emmerder les autres. La preuve, Margot est à 4.60 m et est aux Mondiaux cet hiver (interview réalisée avant les mondiaux et la grave blessure de Margot Chevrier).
J’ai un petit garçon, je suis maman, mais je suis une athlète et encore plus aujourd’hui. Il faut que je « coupe » ma tête en compétition. Car je n’ai pas à avoir de complexes sur l’athlète que j’étais, il y a cinq ans.
🇨🇵 Ninon Chapelle franchit 4,53 m et se classe septième du concours du All Star Perche !
🔜 Vous la retrouverez samedi au Perche Elite Tour de Rouen
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— FFAthlétisme (@FFAthletisme) February 22, 2024
Ninon Chapelle : « Je veux me prouver que ce défi est validé, en battant mes records »
C’est vrai que ta saison ressemble à celle de Margot. De la régularité et cela aurait mérité d’aller plus haut.
Quand on est régulier à une barre, c’est qu’on vaut plus que cette barre. La perche, c’est tellement technique. Quand on réalise une grosse performance, on crée quelque chose de différent. Mais, une grosse performance, c’est 20 centimètres au-dessus de ce que tu as l’habitude de faire. J’ai déjà hâte d’être cet été. Car j’ai envie d’y retourner.
J’ai longtemps eu du mal avec le terme « revenir ». On m’a beaucoup dit : « Tu vas revenir, ça va aller ». Alors que je construis quelque chose de différent. Je suis une nana différente. C’est un choix particulier que celui d’avoir un enfant dans ma carrière. De prendre le risque de perdre un niveau de régularité et de facilité. Je me fixe de fortes attentes. J’ai fait plusieurs grands championnats en étant compétitive. Le projet, sur ça, est rempli. Maintenant, je veux me prouver que ce défi est validé en battant mes records. Car j’ai l’impression d’être redevenue la même athlète. Mais avec une richesse de vie. Et une expérience.
Ninon Chapelle : « Je me rends compte que c’est dingue d’avoir pu sauter à quatre mètres, quatre mois après mon accouchement »
Est-ce que l’expérience d’une Mélina Robert-Michon ou d’une Laura Glauser, revenues au top après une grossesse, t’as inspirée ?
Au-delà de l’inspiration, il y avait un besoin de faire un choix de famille. J’avais très envie d’avoir un enfant. Cela faisait partie d’un projet de carrière. Car j’ai envie d’une longue carrière. Je n’avais pas envie d’arrêter, parce qu’un enfant arrive dans ma vie. C’était le bon moment pour moi, pour nous avec Axel. On a écouté nos désirs et je n’ai aucun regrets. Je savais que je pouvais revenir, en bossant bien. J’ai des qualités physiques, mais je ne pense pas être quelqu’un d’incroyable, même si je récupère bien. Mais je suis travailleuse. Et en bossant bien, on peut arriver à ses fins.
Mais j’ai eu une grossesse sans complications, un bébé facile au niveau de la santé. Tout était aligné et j’ai conscience que tout s’est passé à merveille et que cela aurait pu ne pas être le cas. Trois mois après mon accouchement, je sautais à la perche. Je me rends compte que c’est dingue. Même si, sur le coup, il y a eu la déception de ne pas aller aux JO (Ninon Chapelle était dans les qualifiables, mais la FFA a décidé de ne pas l’emmener). Avec le recul, c’est incroyable de se dire que je sautais 4 mètres, quatre mois après mon accouchement. Sur une discipline technique et physique. Avec de la vitesse, sur quoi je cale tout. J’ai conscience du chemin parcouru.
Mais ces nanas-là m’ont inspiré. J’ai beaucoup discuté avec Mélina Robert-Michon. C’est une copine, elle s’entraîne avec son mari. On se donne aussi des astuces de maman à maman (rires). C’est chouette de partager avec elle. Elle a battu ses records trois ou quatre ans après la naissance d’un enfant. Au fond de moi, cela résonne en moi. Je me dis que c’est le moment et que j’ai tout bien fait. Cela me donne une petite pression, car il y a quelque chose à faire. Il faut que cela sorte. D’autant plus, après les championnats du monde l’été dernier.
Ninon Chapelle : « J’ai commencé l’athlétisme, car je voulais battre les garçons dans la cour de récré »
Quand on se replonge dans ta carrière, on s’aperçoit que tes meilleurs sauts ont été faits dans des grandes compétitions. Quel est ton secret ?
Je l’ai au fond de moi. La flamme intense, je l’ai le jour J. C’est ce qui me fait vibrer. J’aime l’athlé, la perche, mais depuis que je suis jeune, mais c’est pour ces compétitions que je fais ça. J’ai une envie folle de bien faire. Et ne pas avoir de regrets. Cela me donne une forme de lâcher prise. Que j’ai peut-être plus de mal à avoir tous les jours. Ceci dit, j’ai toujours eu le goût de la compétition. Je crois qu’on n’apprend pas à avoir ce truc. On peut apprendre à gérer le stress. On nait avec le gout de la compétition. J’ai commencé l’athlétisme, car je voulais battre les garçons dans la cour de récré. J’ai été élevée avec des parents très sportifs, qui m’ont aidé à me dépasser.
Les perchistes enchaînent énormément de compétitions. Comment fais-tu pour maintenir ce niveau de motivation ? Il faut beaucoup de compétitions pour performer ?
C’est un peu des deux. Parfois, l’enchaînement est difficile. Mais il permet de te caler. Il faut un peu de temps pour que cela sorte. La preuve, je n’ai pas fait la grosse performance. Peut-être qu’avec un mois en plus, cela aurait pu sortir. Pour les raisons qu’on a évoquées. La saison estivale est plus longue. Et j’ai souvent réalisé mes performances sur les grands championnats, qui sont tard dans la saison.
Surtout en 2019…
Oui. Mais c’est vrai qu’en hiver, le système des compétitions est tellement attractif. On se retrouve toutes et tous. Cela crée l’envie et la motivation. Même si, on enchaîne tous les week-ends. Tu ne peux pas vraiment te reposer. Tu te remets dans cette posture d’incertitude. Car tu as trois essais, parfois ça peut être bien, comme tu peux faire 0. Tu peux te créer des doutes là où tu n’en avais pas. Cela fait partie du jeu. Et on a beaucoup de chance d’avoir ce circuit aussi complet, avec autant de spectateurs. C’est hyper challengeant. On peut prendre de gros repères. Avec l’hiver, j’ai clairement sécurisé mon ranking.
Le but reste les minima pour les JO. Mais ces grosses compétitions l’hiver ne sont pas négligeables. Cela peut donner de l’avance pour l’été. En sachant que l’été sera très court et qu’on ne saura pas quelles conditions on aura. C’était important de se donner à fond, même si c’était condensé.
Ninon Chapelle : « Mes déplacements de l’hiver ont été plutôt faciles à gérer »
Est-ce qu’être française représente un avantage, dans ce circuit ? Notamment sur les frais de déplacement
Oui, d’autant plus que je suis maman. Mes déplacements de l’hiver ont été plutôt faciles à gérer. On a juste l’organisation de la garde, car quand je suis en compétition, j’ai besoin d’y être à 100 %. Oscar n’était là qu’à Clermont, où on était en famille. J’ai enchaîné Val-de-Reuil, Mondeville, Liévin. Cela reste à côté. J’ai juste à faire garder mon fils pendant un jour et demi. Mes pré-compétitions, je peux sortir ma chienne le matin, partir en début d’après-midi et être chez moi au retour de la compétition. Et ma vie reprenait son cours. Cela permet de s’entraîner normalement. Car, quand tu bloques trois jours pour une compétition, tu ne t’entraînes plus que quatre jours. L’hiver permet aussi de bosser et peut-être plus que certains étrangers.
Oscar a un rythme normal. Il est à la crèche la semaine, il est gardé quand je suis en compétition. Il ne se rend pas compte finalement. D’un point de vue professionnel, c’est top également. Notamment sur la récupération. Je peux aller chez le kiné. Je ne change pas mon organisation. Au-delà du fait que le circuit est génial, c’est aussi un luxe pour moi.
Quand on voit Rouen, une salle pleine, un vrai show, c’est quelque chose qu’on ne retrouve pas ailleurs.
On a cette chance. Cela permet de nous transcender et profiter de ce qu’apporte le public. Qui devient lui-même de plus en plus spécialiste. Quand on fait l’enchaînement Clermont Rouen, avec 4 000 et plus de 6 000 personnes, pour de la perche, c’est dingue. Les autres athlètes nous envient. Cela nous pousse. J’ai pas mal de potes à Clermont, qui sont venus me voir, avec leurs amis. Qui ne sont pas perchistes, mais qui viennent profiter du spectacle. Beaucoup prennent du plaisir et reviennent.
Ils me disent qu’ils se sont éclatés et qu’ils veulent revenir. Cela devient un spectacle. Ils suivent la discipline. J’ai même eu une personne qui m’a dit qu’il a préféré nous voir, que voir un match de foot où il y a un risque de ne pas voir de but. Ce ne sont pas des perchistes, qui viennent du milieu. Mais ils ont envie de revenir. C’est cool de toucher à des personnes qui ne sont pas forcément athlètes.

Ninon Chapelle : « On crée chez les filles, ce qu’il y a depuis des années chez les mecs »
Tu es la plus « vieille » des perchistes sur le circuit, bien qu’étant encore jeune. Cette concurrence en France, cela te motive ?
Clairement. C’est chouette de faire des concours comme cela. Cependant, il ne faut pas oublier que cela a toujours été relevé. Il y a eu Marion Lotout, Marion Fiack et Vanessa Boslak. Il y a tout le temps eu de grandes perchistes en France. Là, on est plusieurs à un très bon niveau européen, voire mondial, cela crée de l’émulation. On va partir en stage en avril toutes ensemble. Et on va forcément se tirer la bourre.
On s’entend toutes bien et on crée ce qu’il y a depuis des années chez les mecs. Et on est fières de cela. On me dit parfois que je suis la plus vieille. Mais honnêtement, j’ai l’impression d’avoir 18 ans depuis mes 18 ans (rires). Je ne me suis pas sentie vieillir. À l’image d’un Renaud (Lavillenie), qui n’a pas prévu de s’arrêter de suite, ce ne sont pas les années qui me feront arrêter. Tant que je me sentirai capable de sauter, je serais sur un sautoir.
Tu t’entraînes avec Axel, ton mari. Qu’est-ce qu’il t’apporte au quotidien ?
On se connait très bien, au-delà du fait qu’on est marié. On saute ensemble depuis des années. Et on a toujours été très proches, partenaires d’entraînement. Il sait comment je vais réagir à telle consigne. Il savait comment je m’entraînais et on a continué dans cette logique. Mais il m’a challengé sur de nouvelles choses. Notamment sur la course. Car j’avais besoin de retrouver cette régularité pour retrouver cette confiance en moi. On a fait le constat que j’ai beaucoup progressé en course, mieux placée et plus efficace.
On a axé sur le fait de beaucoup sauter. Je saute trois fois au lieu de deux fois auparavant. J’avoue avoir eu plus de mal à sauter, durant la période de compétitions. Car je n’avais envie que de la compétition. J’ai un corps qui sent bien les choses, même s’il me faut parfois un peu de temps. D’ailleurs, j’ai toujours fonctionné par paliers, dans mon apprentissage. Mais, quand quelque chose est acquis, il l’est vraiment. Ce focus sur la course a été payant l’été dernier et l’hiver. Maintenant, et je ne me cache pas, l’objectif est d’aller le plus haut possible cet été. Et c’est une richesse de pouvoir partager cela tous les deux. Ce sont des moments hyper forts. On a su compartimenter le pro et le perso. Mais, quand je performe, ce n’est pas que « son » athlète qui performe. Pour notre couple, c’est parfait.


