Paris-Milan en courant, Jeux Olympiques, enjeux sociaux et écologiques… entretien avec Joséphine aka joggeuse_ sur les réseaux !
ATHLÉTISME – Phénomène viral depuis qu’elle a réalisé et filmé son défi Paris-Milan en courant sur les réseaux sociaux, Joséphine (joggeuse_) s’est confiée à Dicodusport sur l’envers de son défi, son intérêt pour les Jeux Olympiques et les enjeux contemporains qui y sont liés.
Pour commencer, qui es-tu Joséphine ?
Alors qui je suis ? C’est vrai que c’est une bonne question ! Je suis une femme de 26 ans ayant grandi en région parisienne et ayant fait mes études en école de commerce. Je me dirigeais vers un tracé classique : banque – assurance – conseils. Pourtant, je n’étais pas du tout heureuse alors que j’adore la vie et je me disais que la journée ne pouvait pas commencer à 20 heures après la journée de travail. La vie est trop courte et je voulais profiter de tout mon temps. J’ai donc démissionné en janvier 2024 et je me suis retrouvée dans le vide à ne pas savoir quoi faire. Je communiquais beaucoup sur le sport sur mon compte personnel et je voyais que ça saoulait mes potes, alors, j’ai ouvert un compte dédié, pas du tout pour devenir créatrice de contenu, mais pour m’adresser aux quelques personnes que ça intéressait.
Deux mois après, j’ai trouvé le job de mes rêves : une boîte américaine me permettant de travailler pour les Jeux Olympiques. Et c’est là que j’ai compris comment les gens pouvaient être heureux au travail et ce que c’était de travailler pour quelque chose auquel on croit. À côté, j’ai poursuivi mon compte qui commençait à prendre, je me suis lancée des challenges et donc aujourd’hui, je suis créatrice de contenu. Je travaille pour des marques dont je rêvais. Je suis dans un environnement hyper sain, je fais du sport toute la journée et je travaille avec des gens qui ont les valeurs du sport qui sont pour moi les valeurs les plus belles.
💬 « J’ai décidé d’allier mes deux passions: la course à pied et les Jeux olympiques »
Cette joggeuse a décidé de relier Paris à Milan, soit 950km… en courant! pic.twitter.com/WmVob4jeKb
— BFMTV (@BFMTV) May 20, 2025
Joggeuse_ : « J’ai compris que l’humain était très bon »
Est-ce que tu peux m’expliquer comment est né ton projet de réaliser Paris-Milan en courant ?
Mon boss m’appelle fin mars pour me dire « on a besoin de toi pour les Jeux de Milan ». Donc trop bien, car je cherchais du travail, car pour moi ce n’était pas encore concevable que les réseaux sociaux soient un travail. Après, j’ai réfléchi pour lui donner ma date de début et c’est là que j’ai eu l’idée de faire Paris – Milan en courant. Je ne sais pas comment dire, mais je savais que c’était la bonne. J’en ai parlé à un ami qui m’a dit que c’était réalisable, car il est aussi fou que moi. J’ai donc dit à mon boss que je viendrai en juin. Dans mon cercle d’amis, personne d’autre y croyait vraiment, même moi. En fait, plus je me le disais, plus j’en parlais aux gens pour me forcer à le faire, car sinon tu ne le fais jamais. J’ai fait la vidéo d’annonce début avril pour ne plus faire machine arrière et avec ou sans réseaux, avec ou sans sponsor, j’avais juste besoin de mes baskets, d’un mental et d’aller à Milan. Ce qui est bien avec la course à pied, c’est que tu n’as besoin de personne.
Est-ce que tu t’attendais à un tel engouement sur les réseaux ?
En fait, je savais que l’histoire était belle : j’ai bossé pour les JO de Paris, je vais bosser pour ceux de Milan, le côté flamme olympique… J’y croyais, je savais que ça allait fonctionner, mais à ce niveau-là, pas du tout. Je ne pensais pas que j’allais prendre des abonnés, je pensais juste que ça allait inspirer des gens à courir. Mon but n’était pas de prendre des abonnés, mais recevoir deux trois messages du genre « j’ai divorcé il y a trois mois, je broyais du noir, j’ai commencé à courir grâce à toi, maintenant, je vais mieux, merci ! ». Cela me suffisait. C’est ça ma finalité : malgré le fait que je sois sur les réseaux, c’est que les gens posent les réseaux et aillent courir. J’ai reçu des centaines de messages et c’était incroyable. Les rares fois où j’allais mal pendant le Paris – Milan, je regardais ces messages-là, que du positif, que de l’amour, c’était incroyable.
As-tu rencontré des inconnus sur le parcours qui t’ont bouleversée ou marquée durablement ?
Une en particulier, c’était le guide qui m’a fait traverser les Alpes. Là, grosse remise en question, je voulais passer par une crête sublime, j’ai appelé tous les guides du coin, on m’a dit que c’était impossible, qu’il venait de neiger 45 cm alors que je devais y aller, j’avais réservé tous mes logements, c’était hyper cher en plus. Et j’ai trouvé un guide super qui m’a fait passer par un autre col. Il est revenu trois jours après et nous a rejoint en Italie.
Cet exemple et les autres m’ont montré la bonté des gens, la gentillesse alors que pour moi l’être humain est plutôt mauvais. Par exemple, quand je vais sur la plage et que je vais me baigner, je vais toujours garder mes affaires avec moi par crainte. Là les gens m’ont tellement aidée. Le deuxième jour, ça a été le pire jour, car il fallait que je coure 60-70 km toute seule sous 40 degrés et je n’avais pas d’eau. J’ai dû sonner chez un couple âgé qui m’a donné de l’eau. En fait, tout le monde s’arrête, tout le monde t’aide et j’ai compris que l’humain était très bon. Je n’ai pas rencontré énormément de personnes, mais le peu que j’ai rencontrées m’ont marquée, ça, c’est sûr.
Joggeuse_ : « Faire Paris – Le Havre ou Paris – Portugal en courant, traverser l’Atlantique puis faire New York – Los Angeles à vélo »
Plusieurs fois dans les vidéos, on te voyait un peu nostalgique à mesure que tu approchais de Milan. Comment s’est passé le retour à la vie de tous les jours ?
Ça a été assez compliqué. Je vivais dans un feu d’artifice d’émotions, de commentaires etc. Et d’un autre côté, j’étais isolée de tout, dans les montagnes, en train de courir. Je voyais l’engouement, mais je ne le comprenais pas beaucoup. C’est quelque chose que j’ai compris quand je suis arrivée et que j’ai vu des dizaines personnes que je ne connaissais pas m’attendre. Ensuite, je me suis reposée un ou deux jours et mon copain m’a fait réaliser ce qu’il se passait.
Mais le retour était hyper dur, psychologiquement déjà, c’est dur de se remettre à travailler derrière l’ordinateur après un tel défi, et sur la création de contenu aussi. Que proposer après ça aux gens, qu’est-ce qui va les intéresser après un Paris – Milan ? C’était un vrai challenge, j’ai un peu perdu confiance en moi, je me disais que personne n’allait s’intéresser à la vie d’une petite runneuse de Paris. Et donc est venue l’idée du Paris – Los Angeles.
Que prévois-tu pour LA 28 ?
Déjà, ça sera à deux, avec mon copain. On va faire Paris – Le Havre ou Paris – Portugal en courant. Puis en 2026 je vais apprendre à faire du vélo et naviguer pour faire la traversée de l’Atlantique puis faire New York – Los Angeles à vélo. C’est un projet beaucoup plus grand que Paris – Milan, il n’y aura sans doute pas une vidéo par jour, mais je le fais pour moi. J’ai très peur de la mer et des fonds marins donc apprendre à naviguer va m’aider à surmonter mes peurs. Le vélo, je n’en ai jamais fait, mais j’étais sur le Tour de France et j’ai vu comment c’était difficile et c’est ça qui m’anime. Si je peux vivre en voyageant et en incitant les gens à se dépasser, alors, j’aurais tout gagné. J’aimerais bien jouer sur le côté flamme olympique en portant un tee-shirt avec la flamme ou une torche et symboliser le parcours d’une flamme qui fait Paris – Los Angeles sans avoir pris l’avion.
Joggeuse_ : « Soyez acteurs de votre propre vie, arrêtez de regarder la vie des autres sur les réseaux »
En lisant les commentaires, on sent que tu as inspiré beaucoup de personnes. Qu’est-ce que tu aimerais dire à ces personnes ?
Sortez, bougez, vivez ! La vie est trop courte ! Même si maintenant, je vis de la création de contenu, j’aimerais que personne ne regarde mes vidéos, mais que ces gens soient dehors, à pratiquer à la place. L’idée n’est pas de faire à Paris – Milan, mais ne serait-ce qu’un Paris – Fontainebleau en un week-end à vélo avec ses amis. Rien que ça, sortir, pas nécessairement courir, mais simplement marcher et être acteur de sa propre vie.
Aujourd’hui, les gens qui ne vont pas bien restent sur leur téléphone, regardent des vidéos sur les réseaux sociaux alors que les réseaux n’ont plus rien de sociaux. Ça fait déprimer et ça donne l’impression que notre vie est moins bien alors que dès qu’on sort et qu’on fait du sport, on se reconnecte avec son corps, on fait des rencontres, on commence à avoir des idées, des projets et à vivre sans regarder la vie des autres. Donc, je leur dirais juste « soyez acteurs de votre propre vie, arrêtez de regarder la vie des autres sur les réseaux, vous gaspillez votre temps alors qu’il est tellement précieux, vivez votre vie » !
Tu as évoqué ta passion pour les Jeux, comment est-elle née ? Quel est ton meilleur souvenir de Paris 2024 ou d’avant ?
J’ai toujours fait beaucoup de sport depuis petite. Un souvenir qui m’a marquée, ce n’était pas aux Jeux Olympiques, mais Floria Gueï qui fait sa remontée sur le 4×400 mètres aux Championnats d’Europe de Zürich en 2014, c’était juste exceptionnel. Donc il y a ça, mais j’ai toujours baigné dans ce milieu du sport. J’ai envie d’inciter les parents à mettre leurs enfants au sport dès le plus jeune âge, car ça apprend la vie en société, le respect des autres et des règles, parce que si tu triches, tu es disqualifié.
Le défi Paris – Milan te permettait de faire un lien entre ta passion de la course et celle des Jeux Olympiques. L’an dernier, on a vu Paris 2024 organiser le Marathon pour tous. Quel est ton retour sur cette innovation et as-tu d’autres idées qui pourraient permettre de rompre avec cette vision élitiste de l’Olympisme et des JO ?
C’est une trop bonne question ça ! Je l’ai fait le Marathon pour tous et ça a été exceptionnel. C’est évidemment un projet à réitérer dans le futur ! Là tout de suite, imaginer un projet à mettre en place pour les JO… je ne sais pas, mais avant de parler de projet, déjà arrêter de retirer des heures d’EPS, d’abaisser les aides pour faire du sport. Dès le plus jeune âge, il faut créer des sportifs et mettre nos enfants au sport. Personnellement, ça m’a tellement appris, ça enseigne tellement de choses que tu ne vois pas ailleurs.
Joggeuse_ : « Des souvenirs comme ceux de Paris 2024 ne s’achètent pas »
Tu fais référence au Pass Sport alors justement, en tant que Parisienne, quel regard portes-tu, un an après, sur l’héritage des Jeux Olympiques ? Est-ce un doux fantasme, une hypocrisie, ou vois-tu dans ton quotidien des effets concrets ?
J’ai un peu envie de répondre les trois. L’héritage, on le voit encore dans les métros, sur les routes ou à travers les infrastructures qui restent. En France, on râle très souvent, à Paris, on ressent beaucoup de tensions, alors que l’été dernier les Jeux Olympiques ont rapporté une cohésion nationale et ont fait du bien à Paris. Des souvenirs comme ça ne s’achètent pas et resteront pour toujours. On a eu les épaules assez solides pour organiser un tel événement, ce qui est très difficile pour une ville.
Après, accueillir les Jeux Olympiques et réformer ainsi le Pass Sport, c’est assez hypocrite et ça renvoie à ce que disait Florent Manaudou quand il disait que la France n’était pas un pays de sport. Néanmoins, on ne peut pas tout faire, on a l’école gratuite, la Sécurité sociale, on ne peut pas exceller partout, mais je trouve que le sport est quelque chose qui pourrait ne pas coûter très cher alors que ça éduque nos jeunes et qu’on a besoin de les rattacher à une cause. Le sport pourrait être une solution pour apaiser tous ces Français. Donc un peu des trois pour te répondre.
Les Jeux sont souvent décriés pour leurs coûts économiques ou écologiques par exemple. Avec ton expérience, en ayant travaillé pour Paris 2024 et en tant que Parisienne et sportive, est-ce que tu considères que le modèle actuel est viable grâce à ce qu’il rapporte (économiquement ou sur d’autres plans, par exemple dans le renforcement du lien social…) ou qu’il y a urgence à les réformer pour répondre aux enjeux contemporains ou pour les rendre davantage à taille humaine ?
Je suis concernée par les enjeux actuels, c’est pour cela que j’ai fait Paris – Milan ou que j’essaye de réduire mon empreinte carbone. Mais à chaque fois qu’on essaye de faire quelque chose, il y aura des gens pour s’opposer. Là, on parle de sport, pas d’un rassemblement de voitures. On parle de personnes qui se dépassent et qui ont l’occasion unique de briller pour leur pays. On l’a vu avec Julien Alfred qui a rapporté à Sainte-Lucie le premier titre et la première médaille de son histoire à Paris 2024. Oui écologiquement parlant il y a des conséquences et c’est désolant, mais les Jeux c’est le moyen pour les athlètes de sortir de leur pays, de briller.
Il y a une telle ferveur que ce serait horrible de faire des JO sur plusieurs pays, de les démembrer. Quand on voit à la télé des gens rire, crier, pleurer… toutes les émotions que le sport procure, si on nous enlève ça, c’est compliqué. J’étais sur les routes du Tour de France et c’est un moyen de déconnecter de la réalité. Le Tour passe parfois par des territoires assez modestes et où les gens n’ont pas grand-chose, mais quand on leur offre une fois par an le Tour de France, cela offre des émotions et des souvenirs à vie. Ce n’est peut-être pas toujours écologique, mais on devrait peut-être faire attention à d’autres choses qu’au sport. Moi, en tant que sportive, je serai toujours pour les Jeux Olympiques comme ils sont là.
Joggeuse_ : « Embarquer les jeunes dans le sport »
En 2026, les Jeux auront donc lieu à Milan-Cortina. Depuis quelques années, on ressent davantage les effets du changement climatique sur les sports d’hiver. Lors de la saison 2023-2024 de ski alpin par exemple, 21 épreuves avaient été annulées. Est-ce que cela te fait peur quant à la pérennité des Jeux d’hiver et plus globalement des sports d’hiver ?
C’est terrorisant vraiment ! En entendant cette statistique, j’ai presque envie de modifier ma réponse précédente. C’est terrorisant de se dire que nous Français, voyant nos montagnes ayant de moins en moins de neige, on se rend compte de ce qu’il se passe et que ça arrive alors qu’il y a des pays sans neige où on ne s’en rend pas compte. Cela donne envie de trouver des solutions, mais je crois qu’on a dépassé un stade très critique. Toutefois, est-ce toujours aux sportifs de devoir payer les pots cassés ? C’est terrorisant de se dire qu’il y en a qui ne pourront plus vivre de leur passion, de leur métier.
Los Angeles 2028 promettent des JO « cool », innovants et digitaux. De quel œil vois-tu cette ultra-médiatisation et technologisation du sport ? Est-ce nécessaire pour s’adapter à notre jeunesse ou est-ce qu’on s’éloigne de l’essence même du sport ?
De mon point de vue, ça s’éloigne un peu de l’essence du sport, mais les États-Unis vont faire quelque chose en grand et réussir avec l’entertainment. Cela va être du show là où nous ça a été chic, sobre et unique. On appuie sur nos points forts et ils sont forts là-dessus, on a beaucoup à apprendre d’eux. La technologie, il faut savoir vivre avec son époque pour ne pas se faire dépasser, mais mon coach d’athlétisme m’a toujours dit d’arrêter avec toutes tes nouvelles chaussures alors que lui au Kenya, il courait en baskets trouées, en tee-shirts troués. On n’a pas besoin de la technologie pour faire du sport. Après pour des questions de retransmissions, de show, si la technologie arrive, pourquoi pas, mais dans le sport, je suis plutôt classique. Ma priorité reste d’embarquer les jeunes dans le sport, si c’est avec la technologie, pourquoi pas si au final, ils terminent sur une piste d’athlétisme.
Pour que tout le monde soit égal, il faut aussi que tous les pays, tous les athlètes aient accès aux mêmes infrastructures. On peut avoir le plus de technologie possible si tous les athlètes peuvent en bénéficier, ok, mais à partir du moment où il y en a qui ne peuvent pas se raccrocher à ces technologies, on arrive à une part d’inégalité et donc le spectacle et le sport perdent de leur intérêt, car on sait déjà qui va gagner.
Finalement, Milan-Cortina 2026 et Los Angeles 2028 vont offrir un contraste immense entre d’une part l’Europe des montagnes et des traditions, et de l’autre l’Amérique de l’innovation et du show. Laquelle de ces visions te parle le plus dans ta propre vision du sport ?
C’est bien sûr Milan, Paris, Les Alpes 2030. Néanmoins, il faut apprendre de tous et de chacun et les États-Unis restent une des plus grandes puissances au monde. Il faut donc y aller, prendre ce qu’on peut prendre et l’adapter à l’Europe. Mais ma grande peur serait d’américaniser l’Europe. Ce que j’aimerais, c’est de prendre un peu de chez eux, de le mélanger et de l’assaisonner pour faire du Made in Europe.



