Pierre Julien Deloche, continuer à battre ses records
On a rencontré Pierre Julien Deloche, spécialiste français du tir à l’arc, qui veut continuer à repousser ses limites en battant ses records.
Pierre-Julien, peux-tu te présenter en quelques mots ?
J’ai 35 ans et je suis originaire de Valence dans la Drôme. Je travaille comme professionnel du tir à l’arc, en compétition de haut niveau et dans la conception de matériel d’archerie. J’ai aussi été militaire de carrière dans la marine nationale à Brest, Toulon et Ajaccio, comme manœuvrier sur les bâtiments de guerre et ensuite comme sauveteur en mer dans les centres de coordination, pendant 14 ans. Je suis un passionné de matos de tir et de voitures, j’adore les bons films de science-fiction et les Marvels, la bonne musique comme le blues, le rock alternatif, et tous les trucs avec une bonne guitare, un piano, un harmonica…
Pour mes proches, je suis « attachiant » : j’ai mon caractère, assez trempé, cependant j’aime rendre service et passer de bons moments entre potes autour d’un bon plat (de montagne svp), et/ou dans un lieu sympa (peu bruyant).
Comment as-tu commencé le tir à l’arc ?
Quand j’étais gamin, nerveux, il fallait me calmer. On a tout essayé, les arts martiaux, le football, le rugby (LOL), sans succès. C’est ma mère qui m’a collé un arc dans les mains à l’âge de 9 ans, elle devait en avoir ras l’bol de racheter de la ficelle à rôtis qui je piquais pour construire mes arcs dans le jardin… J’ai pratiqué deux ans et je suis allé vivre pleinement mon adolescence, entre études, copains-copines et première vie professionnelle dans l’armée. En 2004, j’avais 23 ans et je suis revenu au tir avec un collègue du boulot, par hasard. J’ai rempilé direct en arc à poulies pour ne plus m’arrêter. En 2007, je rentrais en équipe de France et je compte aujourd’hui une quarantaine de sélections et au moins autant de médailles internationales.
Quel est ton plus beau souvenir comme archer ?
Ce n’est pas une compétition, mais un ensemble de compétitions et de tournois sur une période : 601 jours consécutifs à avoir tenu le rang de numéro 1 mondial entre 2013 et 2015. A ce moment-là, je remportais de nombreux titres et médailles par équipe et en individuel, à travers le Monde, avec des performances où le plaisir prenait la plus grande place.
Quels seront tes objectifs pour la suite de la saison 2017 ?
Le premier était de pouvoir reporter le maillot France pour les coupes du Monde extérieures après une année blanche consacrée à ma famille. Il me fallait reprendre l’arc, revenir vers la performance et donc m’entraîner au taquet, régler mon corps et mon matériel. Cet objectif est atteint puisque je serai avec l’équipe de France à Shanghai du 14 au 21 mai prochain pour la première étape de la coupe du Monde FITA (50 mètres).
Le deuxième objectif est de revenir dans un classement mondial correct, le top 10, synonyme de régularité dans le top 8 de chaque compétition internationale. Cela comprend aussi un entraînement sérieux et en rapport avec la performance requise pour atteindre ce niveau.
Le troisième objectif sera d’être en équipe pour le championnat du Monde FITA en octobre, à Mexico City. Nous avons en France de nombreux archers talentueux et performants. J’étais médaillé d’argent individuel et de bronze par équipe lors du mondial 2013. L’édition 2015 fût un échec et j’ai à cœur de tout faire pour balayer ce souvenir par de nouvelles médailles mondiales. Ma « pause » sportive et les évènements de ma vie ont renforcé ma détermination. Je suis désormais en mesure de voir plus loin, ce qui est un des éléments essentiels de la réussite.
Derrière les objectifs de classement et de médailles qui ne dépendent pas que de moi, il y a aussi la performance pure : je souhaite repousser mes limites, battre mes records. Cela se passe lors de compétitions normales, ou inter, dans la mesure où les conditions sont bonnes. Je dois ainsi atteindre au minimum 714 points sur 720 à 50 mètres, et réaliser le score parfait en salle, 600 sur 600. Sérieux, audace, opportunité et carte chance (puisqu’il en faut toujours un soupçon), et ça passera.
Comment se passe une semaine d’entrainement type pour toi ?
Je programme plus sur un mois que sur une semaine, compte-tenu d’autres obligations indépendantes de ma vie de sportif pur qui peuvent se présenter. Les semaines peuvent être ainsi mieux gérées selon les imprévus qui se pointent. Je m’entraîne ainsi sur des journées « pleines », en général deux jours d’affilée, qui seront suivis d’une journée de repos suivant l’intensité des entraînements. Ils peuvent être très soutenus, pendant 6 à 7 heures non stop. Je recommence ensuite cette session par une demie journée de chauffe où je déroule sans prise de tête, pour repartir sur deux jours à fond. Le premier est basé sur le quantitatif, le deuxième sur le qualitatif. Les week-ends sont réservés à la compétition, et je ne tire pas ou peu la veille d’une compétition.
Quand je ne suis pas derrière mon arc, je me consacre à la partie conception au service de mes sponsors, américains et français, le principal étant à Clermont-Ferrand (Arc Système). De cette façon je ne mélange pas le travail et le sport, je ne sais pas tirer en téléphonant 😉 Chaque domaine reçoit ainsi toute mon attention, c’est très important pour ne pas se disperser. Ainsi je suis moins disponible qu’avant, j’essaie cependant de garder des créneaux « réponse aux questions » une fois par semaine.
Sur un mois, les semaines peuvent glisser, être basée sur le foncier, sur la qualité par des recherches de performances, ou bien sur le réglage de mon équipement qui est une partie indissociable de la performance et très chronophage. Je suis content lorsque des projets professionnels aboutissent, et lorsque mes flèches sont « rangées en cible comme elles l’étaient dans le carquois », et ce, en toute facilité. La facilité demande beaucoup de travail, alors je travaille.
Quelles sont selon toi les 3 compétences indispensables pour être un bon archer ?
L’ambition, car sans objectif, il est difficile de motiver la bestiole au quotidien. Derrière un objectif ambitieux se cache une organisation logiquement planifiée et en rapport avec le niveau de compétition pratiqué. L’ambition permet le franchissement des limites que l’on se donne, ou les supprime avec une bonne dose d’audace.
Le sérieux, arriver sur une compétition en « pariant » sur les faiblesses des autres pour passer le tour n’est pas une bonne philosophie. Il supprime le doute, renforce la confiance, limite les problèmes potentiels et les blessures. Il favorise la curiosité, pour se tenir à jour des résultats des adversaires qui peuvent stimuler sa propre préparation. Le sérieux concerne aussi la réglementation qui évolue, et notre façon de communiquer dans le monde du sport.
Apprendre de soi. Le tir à l’arc n’est pas un sport où l’on va se mettre à crier à chaque flèche tirée, nous sommes en introversion permanente. Maîtriser ses émotions, les canaliser, pour connaître ses limites. Cela implique de les atteindre… pour trouver un moyen de mettre ses expressions de langage ou de corps sous cloche. Le tir à l’arc exige une discipline afin de se remettre en question au lieu de se trouver des excuses, nous en reviendrons au sérieux, et à la curiosité. Selon moi, atteindre une limite s’assimile à un sentiment d’échec, cela doit se transformer en sentiment de réussite puisque nous avons appris quelque chose sur nous. La persévérance bien aiguillée sera un atout certain pour gagner en connaissance de soi et en maîtrise.

A plus long terme, quels sont tes objectifs sportifs ?
Je voudrais consolider le circuit World Archery, avec les championnats internationaux et les coupes du Monde, en salle et en extérieur, c’est ce qui constitue mon plus grand réservoir d’expérience. Cependant, d’autres disciplines m’attirent beaucoup : le tir en campagne et le tir 3D, dispensés lors de compétitions « régulières » sur le circuit fédéral, mais aussi lors de compétitions professionnelles freestyle aux difficultés pimentées.
Avec les tournois américains notamment en saison hivernale où les formats changent à chaque tournoi mais se regroupant sous la forme d’un grand challenge, et ces compétitions inédites de plein air, ils représentent à mes yeux une curiosité passionnée pour le développement de nouvelles compétences. J’aime mon sport, et je veux pouvoir le pratiquer dans toutes ces déclinaisons. Alors si l’exercice du haut niveau reste ma priorité, ma bouffée d’air frais passe par la pratique au travers de la multitude de disciplines qui le compose.
Le tir à l’arc manque de visibilité et de notoriété en France, est ce un problème pour toi ?
Je ne suis pas vraiment d’accord avec toi, si tu me permets de développer mon point de vue : Sébastien Flute était champion olympique en 1992. 24 ans plus tard, en 2016, Jean-Charles Valladont devient vice champion olympique en pleine explosion médiatique du sport, alors que ses trois derniers matchs dont la finale étaient retransmis sur les grandes chaînes de télévision aux heures de grande audience. Les arcs sont présents dans les films récents comme Robin des Bois, The Avenger, Hunger Games, la série Arrow … Ils peuvent apparaître sous la forme primitive ou bien moderne.
Les fédérations du Monde et la World Archery développent leurs plateformes de communication avec beaucoup de supports visuels ludiques. En France, beaucoup d’efforts ont été réalisés et cela va encore se poursuivre ! Nous sommes 75’000 licenciés pour le tir à l’arc « fédéré », c’est-à-dire celui qui aura vocation à la pratique en compétition officielle. Les clubs se développent à leur rythme, les magasins spécialisés également, en fonction aussi soit des subventions qui sont allouées au milieu associatif, et en fonction des charges qui pèsent sur les commerçants de France qui font partie du secteur spécialisé et non de la grande distribution.
Les plateformes médiatiques apparaissent de plus en plus pour proposer la découverte comme la spécialisation, entre blogs, forums, sites Internet et chaînes Youtube. Des lives font leur apparition pour faire vivre des évènements grandioses et sont retransmis sur des chaînes TV comme Sport+ ou Eurosport avec des images et mises en scène toujours plus spectaculaires.
Devenir un sport plus populaire serait un vrai problème actuellement, les subventions ne suivraient pas à hauteur du besoin : le tir à l’arc est un sport d’armes, les sportifs doivent absolument être formés par des spécialistes compétents, au sein d’infrastructures spécialisées et sécurisées. Avec le petit essor médiatique que nous connaissons, la majorité des clubs se demandent bien comment ils vont pouvoir repousser leurs murs, ou organiser leurs créneaux dans les gymnases municipaux. En tenant compte de notre état de sport non professionnel (nous ne sommes qu’une poignée à en vivre, et seulement deux dans ma catégorie en France), je pense que nous nous en sortons plutôt pas mal, et en progression ! Voici pourquoi je peux réagir en rectifiant le terme « manque de notoriété » par « notoriété saine et grandissante ».
Qu’est ce qu’il faudrait mettre en place pour remédier à cela ?
Tu auras compris que j’ai un point de vue global sur tout ce Chmilblik de médiatisation du tir à l’arc. Il faut pouvoir continuer à le pratiquer dans des bonnes conditions, sympas et sécurisantes.
Il y aurait certainement un lien à créer entre les marques de loisir qui proposent du matériel à la grande distribution, pour informer le monde du loisir de la présence de structures qui proposent une formation sportive et un accès à la compétition.
Dans les clubs, il y a des entraîneurs. Ce sont des personnes super-importantes ! Ils représentent le premier contact avec le néophyte. L’accès à ce brevet n’est pas si simple pour le monde du bénévole associatif et je suis convaincu qu’il pourrait être largement simplifié pour permettre d’accueillir les p’tits nouveaux dans nos clubs lors de créneaux horaires mieux répartis dans les semaines et weekend, avec un nombre d’entraîneurs plus importants.
Pour ce qui est de notre médiatisation pure et simple, je suis le seul à tenir un site Internet de sportif à jour. C’est beaucoup de boulot, certes, mais ça se fait bien si on reçoit un coup de main pour tenir la partie informatique. Je pense qu’il n’est pas obligatoire d’être un grand champion pour participer à la visibilité de son sport. Des personnes savent très bien communiquer de façon écrite ou visuelle en photo et en vidéo, cela peut contribuer à notre visibilité.
Je vais continuer à développer mon site personnel, qui est orienté sur le conseil des réglages de l’arc, sur les produits que j’utilise, et où je m’évade dans des récits de compétition ou d’étapes de ma vie que j’ai plaisir à conter. D’autres pourraient faire cela également, ce n’est pas une compétition que de vouloir contribuer à la publicité de son sport !
Enfin, je pense que l’accent est trop porté sur la discipline olympique, et donc trop restrictif. Il est évident que nous avons besoin de cette étiquette pour exister au sein d’un système national subventionné. Cependant, des images et films sur les différentes pratiques de plein air, excellentes et divertissantes, seraient bénéfiques pour adoucir l’image de rigueur du haut niveau. En touchant un peu de tous les milieux et ensemble, l’impact et la diffusion ne seront que meilleurs pour tisser notre toile sur la toile.
Le mot de la fin ?
Mmmm… J’adore mon sport, j’adore écrire aussi, pardonne-moi si je suis un peu long. Certains aiment les phrases courtes sur les réseaux sociaux, je leur laisse le soin d’exercer leur talent, je préfère prendre le temps d’écrire. Vous aimez le matos et la précision ? Faites du tir à l’arc 😉



jacob
19 décembre 2017 à 20h00
what age did you start archery
Pierre-Julien Deloche
1 mai 2017 à 17h08
Merci pour ces questions #Dicodusport, et pour toutes les autres interviews que j’ai pu lire ici et là !
Bonne suite !
PJ