Richard Escot : « Le match face à l’Irlande sera un défi monstrueux »
TOURNOI DES SIX NATIONS 2024 – À quelques jours du premier match (ce vendredi, à 21 heures face à l’Irlande) Richard Escot, qui a suivi l’équipe de France depuis de nombreuses années, revient sur les raisons de l’échec du XV de France lors de la Coupe du monde, les apprentissages à en tirer, et l’avenir proche avec le Tournoi des Six Nations ainsi que l’avenir plus lointain avec la Coupe du monde en 2027 en Australie.
« Dans votre ouvrage « Côté Ouvert, 2016-2023 : Chroniques d’un sacre reporté » (Éditions Passiflore), vous avez analysé le jeu des Bleus pendant sept ans. Qu’a-t-il manqué lors de la dernière Coupe du monde ?
J’accompagne l’équipe de France depuis presque quarante ans. Donc ces sept dernières années, c’est l’écume d’une vague que j’ai pu analyser avec un recul journalistique nécessaire et toute l’expérience requise. Comme beaucoup, j’étais persuadé que le trophée Webb Ellis allait revenir à l’équipe de France qui jouait à domicile devant son public, avec une idée contemporaine, voire révolutionnaire du jeu, et avec le meilleur joueur du monde, à savoir Antoine Dupont. Tout était donc réuni pour que le sacre ait enfin lieu. Et ce qui est très intéressant, c’est de regarder comment, au fil du temps, les choses se sont mises en place et comment, finalement, en très peu de temps, tout s’est délité.
Part-on sur un nouveau cycle jusqu’en 2027 ? Une seconde flèche du temps ?
Pour avoir un nouveau cycle, il faudrait faire le deuil de l’ancien. L’équipe de France connaît régulièrement des nouveaux cycles, car tous les quatre ans, on passe à quelque chose de différent. Lors des successions, chaque entraîneur apporte sa patte, mais il n’y a pas d’échange. Pour en avoir parlé avec certains sélectionneurs, ils ne débriefent pas ce qu’il s’est passé, les raisons de l’échec et les moyens d’améliorer l’équipe de France.
Là, quand on interroge Fabien Galthié sur ce qu’il changerait, il répond que si c’était à refaire, il ne changerait rien. Donc il ne peut pas y avoir de nouveau cycle. Il les a peut-être gardées pour lui, mais ses réponses montrent qu’il n’a pas analysé les raisons de l’échec. A la fin du quart de finale, il restait un drop à taper, mais aucun joueur ne s’est mis en position pour cela, comme l’avait fait l’Angleterre avec Jonny Wilkinson en 2003. Pourquoi a-t-on fait jouer Dupont alors qu’il était à 60 ou 70 % de ses capacités ? Pourquoi n’a-t-on pas choisi Paul Boudehent à la place d’Anthony Jelonch qui était à court de jus ? Pourquoi on n’a pas rappelé Paul Willemse et gardé Julien Marchand ? Ce sont autant de questions qui peuvent apporter un éclairage sur la défaite en quart de finale, auxquelles Fabien Galthié n’a jamais clairement répondu.
Pour en avoir parlé avec des anciens internationaux, des entraîneurs et des présidents de clubs de Top 14, tout le monde reste sur sa faim. Même lors de la fameuse réunion concernant la convention entre la Ligue Nationale de Rugby et la Fédération Française de Rugby, Fabien Galthié n’a pas débriefé les raisons de la défaite. Donc pour moi, ce n’est pas un nouveau cycle : c’est une amélioration d’un système dont Fabien Galthié pense qu’il est le meilleur.
Est-ce donc la même flèche du temps ?
Il y en a désormais deux des flèches du temps : une flèche à court terme parce que Fabien Galthié a compris qu’il n’était pas possible de tirer seulement une flèche qui viserait 2027. La première flèche est à court terme, et même à très court terme, parce que le match face à l’Irlande est un défi monstrueux entre les deux grands perdants de la dernière Coupe du monde.
La nomination de Grégory Alldritt en tant que capitaine n’est donc pas un renouveau, mais elle serait simplement temporaire ?
Antoine Dupont est le meilleur joueur du monde et c’est le capitaine d’évidence du XV de France. Anthony Jelonch a été capitaine, Charles Ollivon aussi, et maintenant, c’est au tour d’Alldritt (ndlr : capitaine du Stade Rochelais) qui l’a déjà été une fois (ndlr : le 19 août 2023 face aux Fidji). On sait très bien que ce sont des capitaines par défaut. Grégory Alldritt est un leader de jeu, mais la question est de savoir si c’est un leader de vie et un leader tactique. Je n’ai pas de doute sur le fait qu’Alldritt soit un grand joueur, mais un grand capitaine, on verra… Certains joueurs, comme Guilhem Guirado, étaient de grands joueurs, mais pas des grands capitaines. Antoine Dupont redeviendra le capitaine. Il a été aligné en quart de finale alors qu’il n’était pas à 100 % de ses moyens. C’est bien la preuve qu’il est indispensable.

La France a remporté la grande majorité de ses matchs entre 2019 et 2023, notamment face aux All Blacks, l’Afrique du Sud et les grosses équipes du Six Nations. Pourtant, elle s’est fait éliminer en quarts de finale de Coupe du monde. Faut-il modifier la stratégie pour la prochaine édition, en 2027 ?
J’espère que le staff tricolore a compris qu’une Coupe du monde se préparait un an avant la compétition, voire pendant, puisque c’est à ce moment-là que tout a commencé à se décanter. Tout ce qui a été mis en place pendant trois ans, et qui a été formidablement bien réussi, a été remis en cause pendant la compétition avec les différentes blessures et les recompositions d’équipe. C’est à ce moment-là que l’on s’est aperçu que l’équipe de France n’était pas à la hauteur. Je vais la comparer avec la Nouvelle-Zélande. Les All Blacks sont arrivés exsangues, en grande difficulté puisqu’une crise couvait depuis deux ans au sein du pays – pas seulement au sein de la fédération – et ils ont perdu leur match d’ouverture face à la France (27-13). Pourtant, ils se hissent en finale et ne s’inclinent que d’un point contre l’Afrique du Sud (11-12). D’un côté, on a une équipe avec un staff qui a su gérer le long terme et la régénération du groupe, et de l’autre, une équipe de France qui s’est délitée.
La Nations Cup, nouvelle compétition qui fera son apparition à partir de 2026, pourrait-elle mener les équipes à se découvrir plus tôt ?
Les nations se dévoilent pendant le Tournoi des Six Nations dans l’hémisphère nord et pendant le Rugby Championship dans l’hémisphère sud. Ces compétitions sont prises très au sérieux, et il en va de la fierté, de l’orgueil et de l’honneur de chacun pour la remporter. Donc, au moins une fois par an, il est possible de connaître le niveau des grandes nations mondiales. La Nations Cup est une grande inconnue. Est-ce que c’est une répétition de la Coupe du monde ou une compétition à part ? Quelle place va-t-elle occuper ? Est-ce que médiatiquement, on pourra se vanter d’être la meilleure nation du monde en la remportant, alors que la Coupe du monde arrive juste derrière ? Aujourd’hui, il est impossible de répondre à ces questions. Il va falloir que la première édition se déroule… un peu comme en 1987 avec la première Coupe du monde. Personne ne savait à quoi elle allait ressembler.
Pour préparer son Tournoi des Six Nations, Fabien Galthié va bénéficier de 34 joueurs au lieu de 42 précédemment. Est-ce que cela pourrait avoir des conséquences sur le niveau des Bleus ?
Il y a l’équipe type et le reste du groupe est là pour faire de l’opposition. Je trouve que 34 joueurs, c’est suffisant pour travailler. Avoir 42 joueurs était un luxe absolu et c’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent la frustration de la défaite en quarts de finale. Fabien Galthié a eu des conditions dont aucun entraîneur n’avait bénéficié avant lui. Donc avoir 34 joueurs seulement n’a que peu d’importance, d’autant qu’il peut faire appel à des Espoirs pour travailler en opposition. Le plus important est d’avoir 23, 24, 25 ou 26 joueurs sur lesquels il est possible de compter.
Une contre-performance de l’équipe de France pourrait-elle mettre à mal le mandat de Galthié ?
Fabien Galthié est installé et il tient une revanche. Il sait qu’il a quatre ans pour montrer que la défaite en quarts de finale était un accident à multiples causes et que lui n’est pas obligatoirement impliqué dans toutes ces causes-là. Fabien Galthié a envie de montrer qu’il vaut mieux que cette élimination trop rapide et très douloureuse. Le Tournoi d’après Coupe du monde est toujours compliqué, car il y a un petit relâchement. Mais attaquer d’entrée contre l’Irlande, c’est tout sauf une sinécure : c’est un énorme défi. Je n’attends pas de l’équipe qu’elle fasse le Grand Chelem, j’attends surtout d’avoir le même plaisir que les quatre dernières années avec le jeu de cette équipe de France de Fabien Galthié.
Il y a eu de nombreuses blessures (Gros, Flament, Bourgarit, Jelonch et Meafou). Est-ce que la reprise du Top 14 après la Coupe du monde a été trop précoce ?
Une Coupe du monde marque les organismes. C’est là que l’on s’aperçoit que Grégory Aldritt avait raison de faire une vraie coupure et qu’Antoine Dupont a raison de rejoindre le rugby à 7. Tout le monde a besoin de souffler parce que pendant ces deux dernières années, les organismes ont été soumis à rude épreuve. Certains joueurs sont fragilisés, et certains ont peut-être repris un peu trop tôt, comme Anthony Jelonch.

Dans votre ouvrage, vous parlez aussi des jeunes joueurs. Qui voyez-vous arriver en Bleus sur les quatre prochaines années ?
La paire de centres formée par Nicolas Depoortère et Émilien Gailleton ! Aujourd’hui, ne pas titulariser Gailleton serait une erreur manifeste. Il faut le faire démarrer très vite au plus haut niveau, car c’est un joueur de très grande qualité. Idem pour Posolo Tuilagi, le jeune deuxième-ligne de Perpignan : il faut qu’il vienne rapidement dans le groupe France. Et c’est le cas aussi du troisième ligne Marko Gazzotti, de l’Union Bordeaux-Bègles. Ces quatre jeunes joueurs, il faut les intégrer tout de suite.


