Sébastien Thibault : « Le football ne doit pas être un spectacle sportif passif »
FOOTBALL – Euro 2024, gestion des clubs, droits TV de la Ligue 1, rénovation des coupes européennes… le football fait actuellement face à de nombreux chantiers. Malgré toute l’économie qui tourne autour de ce sport, le docteur en sciences politiques, Sébastien Thibault, démontre qu’il reste des bonnes raisons de l’aimer dans « Tout n’est pas footu ! » (édition Solar). Un ouvrage qu’il a coordonné et qui a été rédigé par dix-sept autres personnes (historiens, journalistes, sociologues, philosophes, chercheurs et économistes). « On voulait aussi montrer tous les espaces de résistance, de création et de liberté qui accompagnant ce sport », explique-t-il. Entretien.
Comment expliquer que le football soit autant décrié et aimé à la fois ?
Le football est un « fait social total » (ndlr : un phénomène dans lequel s’expriment à la fois et d’un coup toutes les institutions de la société), comme l’on dit en sociologie. C’est un sport avec une notoriété planétaire et qui est à part, je crois, des autres sports collectifs. La rareté des buts provoque en effet une forme d’explosivité émotionnelle qui n’est pas étrangère à son succès. Aujourd’hui, quelle que soit la classe sociale à laquelle on appartient, les raisons ne manquent pas pour se sentir lié à ce sport. Mais sa notoriété fait qu’il est aussi devenu un produit mondialisé qui attire les investisseurs et brasse énormément d’argent. Et avec l’argent viennent les dérives et la prédation.
On retrouve encore plus cette dualité entre les clubs et les sélections nationales.
C’est vrai que les équipes nationales peuvent encore apparaître comme un bastion de popularité. C’est un football qui par certains aspects continue d’échapper à l’ensauvagement du foot business, notamment avec l’absence d’étiquetage publicitaire sur les maillots et la plus grande rareté des compétitions internationales. Il ne faudrait pas d’ailleurs que la Coupe du monde finisse par avoir lieu tous les deux ans, comme cela a pu être suggéré par Arsène Wenger. Ce projet porterait un coup sévère au foot de sélection qui n’échappe pas non plus, soyons clairs, aux caprices expansionnistes de la FIFA et à la corruption. Le continent africain et nombre de nations mal classées en savent quelque chose.
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Félicitations à @Valentin_Deudon et @Assia_H pour leurs textes dans « Tout n’est pas footu » qui sortira le 25 avril chez @SOLAReditions pic.twitter.com/QqQRCgU5UT— Ecrire le sport (@Ecrirelesport) March 29, 2024
Plusieurs clubs, comme le Real Madrid, sont possédés par des socios, qui influent sur les décisions du club. Est-ce, selon vous, le bon modèle ?
Les socios rendent en quelque sorte le football aux supporters. Ce modèle est un levier de redémocratisation du football, car il peut donner aux acteurs des tribunes un droit de regard dans les affaires du club, tout en horizontalisant les relations de pouvoir.
C’est pourquoi je ne citerai pas le Real Madrid en premier pour illustrer le phénomène des socios. Le Real est dans une autre dimension, avec un modèle économique tentaculaire porté vers le gigantisme et la maximisation de ses intérêts financiers. Le Benfica Lisbonne est sans doute un meilleur exemple si l’on entend rester dans le très haut niveau européen, car il bénéficie du plus grand nombre de socios à travers le monde (plus de 260 000), malgré une force de frappe commerciale et marketing moins importante.
Plus près de nous et à une échelle moindre, la Fédération des Socios de France est intéressante. Elle ambitionne de conseiller les groupes de supporters qui voudraient notamment se lancer dans l’actionnariat populaire. L’idée n’est pas tant d’en passer par un rachat total, lequel serait irréaliste, mais d’impacter positivement et de manière coopérative la vie de son club. Je pense en particulier à Bastia, qui fut pionnier en la matière en France, et à ce qui s’est passé dernièrement à Sochaux, avec les Sociochaux. Aujourd’hui, le Nîmes Olympique souhaiterait lancer un projet similaire. Ce modèle à la française mérite qu’on s’y intéresse.
L’ouvrage remet également en cause le prix des abonnements pour les chaînes qui diffusent les compétitions. En cette période de renégociation des droits TV, les téléspectateurs devraient-ils avoir leur mot à dire ?
Du moment où l’on peut sortir le téléspectateur et le supporter de la passivité, il faut le faire. Le football ne doit pas se contenter d’être un spectacle sportif abandonné à l’inertie de ses consommateurs. Ce n’est pas à la NBA. J’aime beaucoup la NBA, mais pour avoir vécu aux États-Unis et assisté à des rencontres sur place, je peux vous assurer que hors période de playoffs, on n’attend pas grand-chose des supporters sinon d’apprécier docilement le divertissement qui leur est présenté. Alors pour revenir au foot, oui, je suis favorable à l’idée de redonner un pouvoir démocratique aux téléspectateurs. Ils sont, rappelons-le, des acteurs essentiels de l’industrie. Ils la financent directement.
Dernier point. Le modèle de compétition en Europe doit-il évoluer vers une ligue fermée ou semi-fermée ?
Pas à mon sens. Le football européen s’est constitué, développé et popularisé grâce à un système pyramidal et méritocratique… Même si, aujourd’hui, effectivement, ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent en quarts de finale de la Ligue des Champions. Il faut dire que le mérite sportif a été méthodiquement attaqué par diverses stratégies institutionnelles qui ont cherché à corréler la réussite sportive à la fortune financière des clubs. Pensons simplement à l’instauration des matchs aller-retours qui, en répétant l’expérience de la rencontre entre deux équipes, a réduit de facto sa part d’incertitude et d’aléa. Ainsi, le club le mieux équipé bénéficie désormais d’un filet de sécurité pour asseoir sa domination. Car se faire éliminer par moins fort que soi sur un match peut arriver, mais sur deux, c’est plus dur. La chose est mathématique.
Que le football soit de moins en moins méritocratique ne devrait donc pas être un prétexte pour accentuer sa fuite en avant. N’allons pas jusqu’à fermer des ligues. Gardons ce système de montées et de descentes. Je suis évidemment pour que le sport soit un spectacle, et je ne suis pas contre le fait qu’il devienne un divertissement d’envergure, mais je pense également qu’il faut oser défendre ce qui fait le sel des compétitions : le mérite et l’aléa. Sinon, le foot sera un peu moins magique.


