Thomas Gogois (triple saut) : « Une compétition comme les Europe me galvanise »
ATHLÉTISME – Entretien avec Thomas Gogois, qui a créé la surprise avec sa médaille de bronze au triple saut des championnats d’Europe. Un concours où il a explosé son record, avec son bond à 17.38 m. Après une année 2023 marquée par des blessures, il est revenu rapidement au top. Il raconte ces championnats d’Europe, ses premiers JO, où tout ne s’est pas passé comme prévu pour lui. Thomas Gogois aborde également 2025 avec beaucoup d’ambition, tout en rappelant que l’année 2024, malgré les exploits, a été dure pour lui.
Thomas Gogois : « Quand tu enchaînes les blessures, tu te demandes si tu es fait pour cela »
Si, au début de l’année 2024, on te dit que tu seras 3e des Championnats d’Europe, que tu vas participer aux JO et sauter à 17.38 m, tu signes tout de suite ?
Thomas Gogois : Honnêtement, oui, je signe. La saison hivernale n’était pas celle que j’aurais voulu, avec beaucoup de blessures. J’avais envie de revenir au top. Montrer qu’on pouvait compter sur moi à l’avenir. Mais je signais direct pour les Europe. J’aurais aimé une meilleure place aux JO. Mais je suis déjà très content de cette année.
D’autant que 2023 a été compliqué, tu as été blessé. Comment l’as-tu traversé ?
C’était dur. Je l’ai beaucoup dit et c’était une réalité. Mais j’ai eu envie d’arrêter l’athlétisme. J’ai eu beaucoup trop de blessures. Cela amène de la remise en question sur ma capacité à vouloir être le meilleur. Ce qui est le fil rouge de ma carrière. Quand tu passes par ces moments-là, tu te demandes si tu es vraiment fait pour cela. Il y a eu une période de déprime. Et là, c’est bien de commencer à arriver au niveau auquel je veux arriver.
Ces blessures arrivent alors que tu n’as que 23 ans. Tu dois te demander ce qu’il t’arrive…
C’est ça (rires). Si déjà à 23 ans, je commence à enchainer les blessures, cela ne va pas le faire. C’est pour cela que cette année, je suis parti dans une grosse préparation pour renforcer mes ischios-jambiers. Grâce à Erwann Le Corre, dont je dis encore merci aujourd’hui, car il m’a aidé à me remettre sur pied. C’est lui qui m’a permis d’être apte à concourir avec les meilleurs.
Thomas Gogois : « Après ma compétition en salle, je me dis que les JO, cela va le faire »
Tu parles de doutes. Justement, à ta première compétition de l’hiver, tu sautes à 16.65 m, ta meilleure rentrée en carrière. Est-ce que les doutes partent ?
Complètement… Bon, je me blesse dans la foulée (rires). Mais c’est là que je me rends compte que je vais le faire. J’avais de l’appréhension par rapport à ce concours. Je n’avais pas sauté depuis huit mois. Au-delà des blessures, ma meilleure performance 2023, c’est 16.18. Et pas un 16.18 en détente, mais un 16.18 où je donnais tout. Il fallait voir comment le corps réagit. Et je fais cette performance au premier essai. C’était pour voir en étant dans l’optique d’en mettre plus après. J’atterris à 16.65 m je me dis : « Le concours commence vraiment ». Après, la petite blessure à l’ischio vient me contrarier encore une fois. Mais à partir de là, je me dis que les JO, cela va le faire. Tout ce que je me suis promis la saison dernière, cela va se passer.
Tu sens que tu passes un cap physiquement ?
Pas encore, car je me blesseà nouveau. C’est en mars que je commence la préparation physique avec Erwann. Le côté positif, c’est que je n’avais pas perdu de temps et j’étais revenu à mon niveau. L’été était le plus important, mais je sens que ça va le faire. Mais de l’autre côté, j’ai encore cette blessure. Mais je voulais prendre le temps de me refaire un corps, avant l’été.
C’est vrai que tu sautes assez peu l’été, tu avais encore de l’appréhension ?
Non (il rigole). En fait, je me suis fait opérer des dents de sagesse. Je fais les interclubs sur élan réduit, je me fais retirer mes dents. Et je voulais faire le meeting de Rabat, mais c’était mort avec les dents de sagesse. Je n’avais que Forbach. Mais j’étais vraiment sûr de moi. Je n’étais pas dans le stress. Je sais que beaucoup d’athlètes se sont trop mis dans la tête ces minima. Et j’étais dans cet état d’esprit où je savais que cela allait le faire. Peu importe quand et comment. Avec mon équipe, on avait cette sérénité sur cela. Et c’est ce qui a fait la différence.
Thomas Gogois : « C’était ma première sélection, il fallait que je vive le truc à fond »
C’est ce relâchement qui explique cette médaille et le fait que tu ailles la chercher au 6e essai ?
Exactement. Cela faisait longtemps que je voulais faire ma première sélection en A. Tous mes potes étaient passés et pas moi. Je suis quelqu’un qui, quand une opportunité s’ouvre, je fais tout pour la saisir. Les championnats d’Europe, c’est l’occasion de savoir si on est réellement confiant. Je savais que cela allait être la guerre.
Et ça l’a été…
C’est une année olympique, tout le monde est sur le qui-vive. J’étais préparé à cela. Je m’entraîne pour ce genre de guerre. Les mecs sont allés à 18 mètres, le 6e était à 17.04 m. C’est ce à quoi j’aspire. Ce genre de compétitions me galvanise. J’étais détendu et conscient de ma place. C’était ma première sélection et il fallait que je vive le truc à fond. Tu ne peux pas faire comme si ce n’était pas important. Car c’est un truc de fou. Mais c’était inconcevable de repartir sans une médaille.
Thomas Gogois : « Au 6e essai, je suis conscient qu’il allait se passer quelque chose »
Et qu’est-ce que tu ressens quand tu vois que tu retombes loin, sur ton 6e essai et qu’il y a la médaille au bout ?
Pour expliquer le dernier essai, je m’étais promis et j’avais promis à ma famille de repartir avec une médaille et 17 mètres. Je suis quelqu’un de très cérébral et quand je me conditionne, je sais que mon corps y va. Même quand j’étais 9e avant le 3e essai, je ne connaissais même pas ma place. Car j’étais focus sur moi et mon corps. La performance, je m’en rends compte avant de sauter. Et je me rends compte que je dois entrer dans les 8. Et au sixième essai, je suis conscient qu’il allait se passer quelque chose. Parce que je montais en intensité à chaque essai. Et les autres descendent en intensité.
🏃 #Roma2024 | 🔥 Thomas Gogois monte sur la boîte à son dernier essai !
🇫🇷 Incroyable saut du Français qui bat son record personnel à 17m38 ! Il est 3e ! C’est fou !
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— francetvsport (@francetvsport) June 11, 2024
Je me suis dit de rester concentré sur ce que je savais faire. Que c’était mon moment. Quand j’entends le bruit de la foule quand je sors du bac, je regarde juste si la planche est bonne (rires). Je vois le vert et je me dis « ouf ! ». Mais je ne me rends pas compte de la performance. Je sais qu’il y a 17 mètres, vu les cris. Mais pas forcément 17.38 m. Quand je vois la marque, j’ai crié, mais j’ai conscience que ce n’est pas fini. Il y a des concurrents, dont Jean-Marc (Pontvianne) et les autres. Mais d’un autre côté, je vois qu’ils baissent en intensité. Et il faut du temps pour se remettre et répondre à un 17.38 m. J’avais quand même de la sérénité sur cette médaille.
Thomas Gogois : « Les JO resteront une expérience unique, gravée à jamais »
Et ce n’est pas n’importe quelle médaille. Ce sont des championnats d’Europe, mais c’est un des plus grands concours de l’histoire.
Ah oui. Mondialement, c’est un des plus grands concours et en Europe, c’est le plus grand concours. Normalement, jamais de la vie, tu fais 2e avec 18.04 m (rires). Et même 17.38 m, si on compare et on parle en termes de stats…
Tu peux gagner avec ça…
Et au-delà de cela, en 2022, Jean-Marc fait podium avec 16.94. Moi, j’étais 6e avec 16.96 m, avant mon dernier essai. Cela montre la densité. Faire partie d’un concours que les gens considèrent comme le meilleur de tous les temps en Europe, c’est incroyable. C’est super lourd (rires).
Dans la foulée, tu découvres les Jeux, est-ce que c’est une expérience qui a changé ta vie ?
Clairement. Mais je dois expliquer que j’aborde les Jeux en étant diminué. J’ai été victime du Covid. Début juillet, je le chope juste après le meeting de Charlety. Cela explique aussi ma contre-performance des JO. J’en ressens encore des symptômes aujourd’hui. Mais sur le côté positif, cela a été incroyable. Tu as 80000 personnes qui hurlent ton nom, qui t’encouragent. C’est une expérience unique qui restera gravée à jamais dans ma vie.
On avait cette devise du triple 24. Je suis né le 24 juin, j’ai 24 ans et c’étaient les JO 2024. C’était mon leitmotiv, qui me poussait et qui me faisait dire qu’il pouvait se passer quelque chose aux Jeux et aussi toute cette année. Quand j’ai eu ce Covid, je me dis que ça va durer qu’une semaine, mais que je vais être tellement galvanisé à Paris. C’est ce que je veux depuis que je suis petit. Malheureusement, cela ne s’est pas passé comme prévu. Mais c’est un tournant dans ma carrière. Je ne veux plus revivre ce genre de déceptions et ce cauchemar dans ma carrière. Cela lance ma carrière et je sais que 2028 sera une tout autre histoire.
Thomas Gogois : « Ce concours des JO, je le regarde et ça me donne de la motivation pour l’avenir »
C’est vrai que, même largement diminué, tu n’es pas si loin de la finale.
C’est ça. Mais j’y allais avec d’énormes ambitions. Pour moi, le 17.38 m, c’était le côté symbolique. Mais je suis quelqu’un qui, tant que je ne serai pas champion du monde ou olympique, je ne suis pas rassasié. Je connaissais mon état d’esprit. L’envie était encore plus décuplée qu’aux Europe. Je suis chez moi, j’ai envie d’être présent dans les gros concours. Je ne me donne pas de limites et j’y allais pour quelque chose de gros. Et quand on échoue à 2 centimètres de la finale, c’est le jeu, mais c’est vraiment dur. Mais il n’y a pas de hasard, c’est que cela devait se passer comme cela. Mais ce concours, je le regarde et cela me donne de la motivation pour l’avenir. Pour mes entraînements et les compétitions futures.
T’es-tu déjà fixé des objectifs pour 2025 ?
Tout arracher (rires). Tout prendre et confirmer ma nouvelle place de numéro un français et de prétendant en termes de finales mondiale, chose que je n’ai pas encore faite. Les championnats d’Europe en salle arrivent. J’ai prévu de faire de la salle, mais je vais juste faire les Europe. La saison en salle, c’est de la folie (rires). J’ai des projets concernant la saison estivale, avec des championnats du monde qui seront tard. Je vais repartir sur de la grosse préparation. La saison hivernale restera intermédiaire. Le but, c’est de prendre le temps pour être prêt à Tokyo. Le reste, c’est de l’intermédiaire. Pour tout péter là-bas.
Thomas Gogois : « Je me suis mis dans le rouge financièrement cette année »
Aujourd’hui, tu as athlète professionnel où tu mènes un double projet ?
Je suis un athlète professionnel qui ne vit pas encore de l’athlétisme (rires).
Est-ce que Rome et Paris ont changé des choses ?
Oui. Même si sur l’instant présent, ce n’est pas encore le cas. Il y a des négociations qui se font. Mais financièrement, cela a été très dur pour moi cette année. On a vu les cagnottes se développer cette année. Je ne l’ai pas fait, mais, contrairement à certaines personnes, je comprends ceux qui l’ont fait, quand tu es dans le milieu. Certains se retrouvent à devoir se lever, pour aller travailler et aller s’entrainer après. J’ai pris le risque de faire cette année sans double projet.
Mais c’était super compliqué. Dieu merci, j’ai fait ce que j’ai fait cette année, mais si je te disais mon compte en banque… J’ai énormément de personnes à payer. C’est comme une entreprise, j’ai le nutritionniste à payer, le kiné, le préparateur mental, le coach etc. Je me suis mis dans le rouge et en termes de plaisir personnels, je n’en ai pas eu du tout. Le peu que je recevais était donné pour mon projet sportif.


