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Tom La Ruffa (ex-catcheur de la WWE) : « La France est un excellent marché pour la WWE »

Victor Clot-Amiot

Publié le

Tom La Ruffa (ex-catcheur de la WWE) La France est un excellent marché pour la WWE
Photo via Tom La Ruffa

CATCH – Alors que dans quelques jours la WWE proposera WrestleMania (19 et 20 avril), l’événement le plus important de l’année, le catcheur français Tom La Ruffa qui a travaillé à la WWE entre 2012 et 2016, nous a accordé une longue interview pour évoquer le business de la WWE et la place du catch en France.

Depuis 20 ans, Tom La Ruffa écume les rings du monde entier et a affronté les meilleurs de sa génération. On le connaît notamment comme étant le dernier catcheur français masculin passé par la WWE (2012-2016) à travers sa branche de développement NXT. Au terme de cette expérience, il a rejoint les rangs de TNA Impact Wrestling (2016) l’une des principales fédérations concurrentes. Depuis, le catcheur continue de se produire dans des galas de fédérations indépendantes et a lancé sa chaîne YouTube dans laquelle il produit quatre à cinq vidéos par semaine. Celles-ci offrent une analyse de matchs, de rivalités et de shows télévisés en offrant un point de vue unique puisque le lutteur met à profit son expérience et sa connaissance des coulisses pour offrir un regard différent au fan spectateur.

Tom La Ruffa : « 140 000 spectateurs dans le stade, c’est gigantesque »

On est à quelques semaines de Wrestlemania, l’événement de catch le plus important de l’année. Quel regard portes-tu sur l’édition à venir ?

Tom La Ruffa, (ex-superstar de la WWE) : Maintenant que je regarde toutes les semaines les émissions pour ma chaîne YouTube, je connais toutes les storylines alors qu’avant, je gardais un œil seulement sur les grands événements, mais je n’étais pas au courant des storylines, du travail, de la qualité du produit télé. J’étais un spectateur, mais de très très loin. Là cette année, ça se passe à Las Vegas, sur deux nuits, comme depuis cinq ans, et je regarde ça sous l’angle du business : est-ce qu’ils [la WWE] vont être à guichets fermés, quelle est la carte, les gros matchs annoncés…

Je regarde cela avec un point de vue d’ « insider », et s’ils ne sont pas à guichets fermés, c’est que la carte n’était pas la meilleure possible et que les noms qu’ils ont mis en haut de l’affiche n’ont pas été capables de remplir la salle. Mais s’ils le font, respect total, car sur les deux nuits, ça fait 140 000 spectateurs dans le stade, c’est gigantesque. Le business, c’est un point de vue qui m’intéresse beaucoup plus désormais, quel va être le bénéfice, et avec quelle carte par exemple ?

John Cena prendra sa retraite à la fin de l’année. Beaucoup de lecteurs ont grandi en suivant ses performances à la WWE sur Catch Attack à la télévision. Très récemment, son heel turn* a choqué l’univers de la WWE. Cette ligne directrice prise par les scénaristes est-elle pour toi un coup de génie ?

*  Dans le catch, l’expression heel turn signifie passer de « gentil » à « méchant ». Cela peut se produire à la suite d’une trahison par exemple.

Coup de génie, peut-être pas… [il hésite]. Je ne peux pas dire qu’on le voyait venir, car personne ne l’a vu venir, mais c’est tellement logique d’avoir fait ça. Mais ce n’est pas encore sûr qu’il prenne sa retraite, parce qu’il pourrait dire maintenant qu’il est heel « vous savez quoi ? J’en n’ai rien à faire et je reste ! » Pourquoi ? Parce qu’il gagnerait énormément d’argent, ne catcherait qu’une ou deux fois par an, et tout le monde voudrait le voir pour se faire battre en tant que heel. Donc est-ce que c’est un coup de génie ? Oui dans un sens, mais avec le recul, c’est tellement logique que ce soit fait comme ça. Il y a eu en 1996, le heel turn de Hulk Hogan, un peu du même acabit, j’en ai beaucoup parlé sur ma chaîne YouTube.

Forcément, on va faire des comparaisons et se demander si le heel turn de John Cena est le plus grand de tous les temps. C’est ouvert à débat, pour l’instant, je dis que non. Ce qui me fait peur, c’est que les gens se lassent, et que ce soit trop long entre chaque apparition de Cena, car il apparaît puis il faut attendre trois semaines pour le revoir. C’est ce qui me fait dire qu’il a moins d’impact que celui d’Hogan, car toutes les semaines, il y avait du nouveau, et Hogan faisait des audiences. Pour l’instant, celui d’Hogan a plus de portée, mais j’espère avoir tort, parce que si le heel turn de Cena a plus d’impact, quand on voit que trente ans après celui de Hogan permet de vendre encore énormément de tee-shirts, on ne peut souhaiter que ça au catch avec celui de Cena.



Depuis quelques années Wrestlemania a évolué et se déroule désormais sur deux jours. On voit de plus en plus également de personnalités extérieures au monde du catch ou des participants qui ne sont pas dans le business à plein temps. Ça a déjà été le cas notamment Floyd Mayweather, il y a une quinzaine d’années, mais cela se multiplie. On peut citer Logan Paul qui depuis s’est installé dans la fédération, Bad Bunny, Johnny Knoxville par exemple, mais aussi The Rock qui revient pour WrestleMania depuis deux ans. En tant qu’ancien catcheur de la WWE, que t’inspirent ces évolutions ?

C’est vrai, ces invités ont toujours été présents, Mister T dans les années 1980, Pamela Anderson, Chuck Norris dans les années 1990… Cela a toujours permis au catch de grandir et d’atteindre un public qu’il n’aurait pas été capable d’atteindre seulement avec des catcheurs. Donc pour ça, est-ce que c’est une bonne chose ? Oui évidemment. Après maintenant, est-ce que c’est bénéfique pour le business ? Avec des gars comme Logan Paul, oui. Il a des millions de followers sur les réseaux, et on sent que le catch est sa passion et qu’il fait le job. Après, il faut voir si son salaire, qui doit être très élevé, plus que la plupart des autres « vrais » catcheurs, est justifié par ce qu’il rapporte à la WWE. Je pense que là encore, oui.



Je suis puriste du catch, car j’adore ça et que ça fait 20 ans que j’en fais, mais je sais reconnaître quand quelque chose apporte du bien au produit. Et là, que ce soit Logan Paul ou Bad Bunny c’est bénéfique. Knoxville, lui, on l’a vu faire un seul match [NDLR : il a combattu il y a trois ans dans le cadre de la promotion du dernier film Jackass] puis on ne l’a plus revu. Ce n’est pas un athlète. Ce n’est pas comme si son corps pouvait endurer plusieurs matchs de catch dans l’année. Bad Bunny c’est pareil. C’est un chanteur, pas un athlète, mais il s’est entraîné très dur, ça se voyait. Logan Paul c’est différent, c’est un combattant, il est jeune et sportif.

Tom La Ruffa : « plus la WWE gagne d’argent, mieux les catcheurs gagnent leur vie, ce qui est très dur quand on fait du catch »

Fin 2023, la WWE a fusionné avec l’UFC au sein du groupe TKO, tournant la page à des décennies de présidence de Vince McMahon, figure controversée du catch et des affaires. Pour un non-initié, peux-tu expliquer ce que cela implique ?

Je n’en ai aucune idée, car ce sont deux business fondamentalement très différents. D’un côté, on a littéralement des gars qui s’entretuent dans une cage, l’autre, la WWE c’est un spectacle scripté et athlétique, mais c’est différent. Je ne vois pas comment tu peux mettre les deux en commun hormis le côté show à l’américaine, avec des entrées, leurs musiques, ou avec la construction de stars. S’ils l’ont fait, c’est que d’un point de vue business, ils s’y retrouvent. Récemment, en plus, ils ont augmenté les salaires de bases de tous les catcheurs de Raw et SmackDown [NDLR : les deux émissions hebdomadaires de la WWE], moi, je dis bel esprit, car je reste un catcheur, et tant que la condition du catcheur s’améliore et on sait que ce n’est pas facile, je suis content.

Maintenant, d’un point de vue business, je ne fais pas partie de l’office de TKO, je ne connais pas trop leurs projets à court et long terme. C’est sans doute le mieux à faire néanmoins après tous les scandales autour de Vince McMahon. Je ne suis pas dans les affaires judiciaires, mais tout ce qu’on dit sur lui a l’air vrai. Humainement, en privé, ce n’est peut-être pas une excellente personne, mais il ne faut pas oublier tout ce qu’il a fait pour le business. Sans lui, on ne serait sans doute pas en train d’en parler. Il fallait tourner la page et la fusion était sans doute la meilleure chose à faire.

Si on évoque davantage le produit WWE, on constate ces dernières années une internationalisation. La WWE est désormais diffusée sur Netflix dans de nombreux pays, les shows télévisés à l’étranger se multiplient avec un succès fou, tandis que la WWE se rend régulièrement en Arabie Saoudite avec laquelle elle a signé un contrat. Que t’inspire là encore ce tournant ?

Quand j’y étais, ils nous avaient déjà dit que c’était le plan. Ils nous disaient qu’ils voulaient internationaliser le produit, sur différents territoires. Ils voulaient faire NXT Europe, j’avais aussi entendu dire qu’ils voulaient faire NXT Asie, NXT Canada… Cela aurait servi de développement d’internationaux avant d’arriver à Raw et SmackDown, en trouvant des talents de partout. Donc est-ce que cette internationalisation me surprend ? Non pas vraiment.

En revanche, il y a eu beaucoup de changements de plan. NXT Europe semble mis de côté, car ils se concentrent sur le deal avec Netflix, qui est extrêmement lucratif, cinq milliards de dollars. Donc, je vois cette internationalisation dans le sens où la WWE est en train de se démarquer comme n°1 de vraiment très loin, et prend le large, même si certes, il y a l’AEW qui a la chance d’avoir le chéquier de la famille Khan. Mais tant mieux pour la WWE, car plus elle gagne d’argent, mieux les catcheurs sont payés et mieux, ils gagnent leur vie, ce qui est très dur quand on fait du catch.

La WWE vient de terminer une tournée européenne inédite dans la mesure où elle a été marquée par de nombreux shows télévisés en Italie, Belgique, Espagne et au Royaume-Uni là où d’habitude à part ceux au Royaume-Uni, ils n’étaient pas télévisés. L’ambiance y a été phénoménale tranchant avec ce que l’on voit chaque semaine aux États-Unis. Penses-tu que la WWE peut à terme être en tournée mondiale toute ou partie de l’année ?

Logistiquement ça semble compliqué. Et les tournées internationales marchent aussi bien, car c’est une ou deux fois dans l’année. Si elles passaient à tous les mois, soit il faudrait baisser les prix des places des shows, soit on aurait moins de guichets fermés. De plus, il ne faut pas se voiler la face, ça reste un produit nord-américain. Si tu dis dans la rue à quelqu’un « salut, je suis fan de catch », deux fois sur trois, on va te regarder bizarrement, même si le catch a toujours marché en France. Donc pour répondre à la question, à vue de nez non.

Mais il faut penser à autre chose. Sur Netflix il y a des quotas qui imposent un certain pourcentage de productions européennes. Il y a Raw et SmackDown qui y sont diffusés, mais si quelqu’un commence à se plaindre qu’il n’y a que du catch américain sur Netflix, que les quotas ne sont pas respectés et que Netflix se retourne et commence à dire « ok, on va financer du catch français », ça serait très bien. On n’y est pas encore, mais entre des tournées européennes ou mondiales toute l’année, ou du catch et Netflix France qui se retourne et produit du catch français pour ne pas être embêté légalement, je préfère ça. Et s’ils ont besoin probablement du plus grand connaisseur français du catch télévisé, je suis là les amis !

Tom La Ruffa : « le public français est excellent »

Si on évoque le catch en France, le 4 mai 2024 restera dans l’histoire comme une date fondatrice : la WWE a organisé Backlash à Lyon, son tout premier Premium Live Event sur le sol français [type de shows télévisés à fréquence mensuelle et de fait plus importants que les émissions hebdomadaires régulières]. Sans faire preuve de chauvinisme, on n’avait jamais vu une telle ambiance à la WWE. Le public américain l’a d’ailleurs salué. Penses-tu que les dirigeants et les catcheurs s’attendaient à une telle folie ?

Non, ils n’en revenaient pas, personne ne s’y attendait. Quoiqu’en fait, ça a commencé bien avant. En 2007, quand la WWE est revenue en France après 14 ans d’absence. Ils avaient rempli le Zenith de Paris, et quelques mois après, ils sont revenus et avaient fait sold out à Bercy, qui est une salle beaucoup plus grande.

Apparemment, les producteurs ont appelé Vince McMahon pour lui dire qu’ils avaient fait Bercy à guichets fermés, et Vince n’en revenait pas, alors que même dans les années 1980 ils n’arrivaient pas à le faire quand le catch marchait très bien, et qu’il n’y avait que ça à la télé. Ce n’est pas nouveau que la France est un excellent marché pour la WWE, c’est juste qu’avant, ce n’était pas médiatisé, car les shows en France n’étaient pas à la télé, alors que là, la planète entière a vu que le public français est excellent.

On t’a d’ailleurs vu y faire une apparition.

D’autant plus que c’était mon anniversaire. Cela a commencé la veille avec SmackDown, quand j’ai pris la prise de Randy Orton sur la table des commentateurs. J’ai fait beaucoup de premières pour un catcheur français, après André le Géant bien sûr, car personne ne lui arrive à la cheville, et être sur le premier show filmé en France par la WWE, en direct, et avoir été physiquement parti prenante du show en prenant une prise d’une des plus grandes superstars, c’était énorme. Jamais je n’aurais cru que ça arriverait. J’ai su peut-être une dizaine de jours avant que j’étais sélectionné de manière définitive.

Le succès a été tel que la WWE sera de retour cet été pour trois shows télévisés, dont un nouveau PLE à Paris. Quel serait ton main event de rêve ?

C’est tôt pour le dire, mais franchement, ce serait bien qu’il y ait un Français. Mais ce serait beaucoup trop tôt pour le faire, puisqu’il en faut déjà un, puis il faudrait le mettre en position de main eventer. Mais un national qui combattrait pour un titre, pas forcément mondial, mais le titre américain par exemple, ce serait énorme. Un peu comme le match entre le British Bulldog et Bret Hart à Londres lors de Summerslam 1992, pour le titre intercontinental.  C’est dans cinq mois, c’est assez court, mais comme disait CM Punk dans une vidéo que j’ai regardé « si tes rêves ne te terrifient pas, c’est que tu dois changer de rêve ».

Si on considère que l’organisation d’un PLE était l’un des maillons manquants à la démocratisation du catch en France, quels sont à tes yeux les autres maillons ?

Malheureusement, je ne suis pas d’accord, ce n’est pas parce qu’il y a eu un PLE que tout le monde regarde du catch. Si tu veux démocratiser le catch en France, il faut une promotion française et que ce soit régulier. C’est comme la NFL ou la NHL. En France, oui tu en as qui aiment ça, mais ce n’est pas un produit européen. Il faudrait un programme chaque samedi sur une grande chaîne à 21h, où les gens peuvent s’identifier à chaque catcheur, et donner l’envie aux gens non seulement de regarder mais aussi d’en faire.

La France, ou l’Europe peuvent-elles un jour accueillir Wrestlemania ?

Peut-être pas un Wrestlemania. C’est assez central et il y a beaucoup d’argent en jeu. Dans le meilleur des cas, un Survivor Series ou un Summerslam. En France ou en Angleterre. Même si Summerslam ça a déjà été le cas en 1992 à Londres.

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