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Victor Crouin : « Savoir gagner des titres, c’est quand même une autre expérience »

Sébastien Gente

Publié le

Squash Victor Crouin en finale des Championnats d'Europe
Photo PSA Challenger Tour

SQUASH – Grand espoir du squash français, Victor Crouin vient de remporter le tournoi QSF du Qatar. Après une saison de grande qualité, et la fin de son cursus universitaire, le 18ème joueur mondial a répondu à nos questions pour mettre en lumière une discipline spectaculaire mais trop peu médiatisée.

Victor, comment ça va ?

Bien, j’ai repris l’entraînement. Je devais participer à un tournoi national à Brive-la-Gaillarde ce week-end, mais il a été annulé à cause d’une épidémie de Covid-19. Je vais peut-être participer à un autre tournoi national le week-end prochain à Valenciennes, avant de m’envoler le lundi 11 juillet pour les Jeux Mondiaux avec la délégation française (du 7 au 17 juillet aux États-Unis, NDLR).

Les Jeux Mondiaux, c’est un objectif de la saison ?

Au départ, je ne savais pas que j’allais y participer, ça n’était pas dans ma tête en début de saison, ce n’était pas dans mon calendrier. Mais j’ai été sélectionné, donc je vais m’y rendre. Ce sont un peu les Jeux Olympiques pour les sports non-olympiques comme le squash. C’est un tournoi qui est important pour notre fédération, et les médailles seront importantes pour obtenir des subventions du Ministère. Et puis personnellement, c’est important d’avoir une médaille pour garnir mon palmarès. Donc j’y vais, et j’ai deux semaines pour me préparer à cet événement.

Surtout que le squash n’est pas prêt de devenir olympique…

Non. Cela fait trois olympiades qu’on essaye, trois fois que c’est refusé. Du coup, pour la prochaine, le projet a été mis entre parenthèses, parce que ça coûte beaucoup d’argent à chaque fois. Donc voilà, je pense que ce n’est plus un objectif, ni pour la fédération internationale, ni pour l’association professionnelle. Et puis on vit très bien sans les Jeux Olympiques. C’est dommage, mais il faut avancer.

Tu as commencé par le squash, ou par un autre sport ?

J’ai commencé par le tennis à quatre ans. Mon père avait commencé par le tennis, il n’a découvert le squash qu’à 20 ans. Il jouait en amateur quand j’étais tout jeune, donc j’allais souvent sur des compétitions avec lui. Il ne voulait pas nécessairement que je fasse comme lui, que je sois influencé par lui. Du coup, il m’a mis au tennis, comme on a tous fait dans la famille ! Ça m’a plu, mais je voulais aussi faire du squash. Donc j’ai fait les deux, de 6 ans à 10-11 ans. Curieusement, j’ai arrêté le tennis parce que je trouvais qu’il y avait trop de pression au niveau de la compétition, trop de demandes de la part de mes coachs. Je ressentais la pression après des défaites. Je jouais au tennis pour me faire plaisir, au départ, gagner ou perdre, c’était le cadet de mes soucis. Et puis finalement, j’ai fait une première compétition de squash, que j’ai gagnée. À ce moment-là, je me suis dit que j’aimais bien la compétition (rires). J’ai mis le tennis de côté, je faisais du piano en plus, j’ai fait piano et squash jusqu’à mon entrée au lycée, puis je me suis concentré sur le squash.

C’est le problème d’un sport médiatisé comme le tennis.

Oui. Quand je jouais, on me demandait par exemple d’arrêter les études et de travailler à la maison. Ça ne m’était pas venu à l’esprit, pas plus qu’à mes parents. Le squash, c’est une plus petite communauté, tout le monde se connaît, pour le meilleur et pour le pire. C’est une plus petite famille qui est beaucoup plus soudée.

Ton père est ton entraîneur. C’est lui qui a détecté ton potentiel ?

Au départ, il m’a inscrit au club de squash. Puis petit à petit, c’est lui qui a repris pas mal d’entraînements dans ce club. Je m’entraînais avec d’autres jeunes, en groupe, ce n’était pas mon entraîneur unique. Puis quand j’ai gagné un Championnat de France, on s’est dit qu’on allait travailler un peu plus à part. Donc on a commencé à faire des séances en plus, puis deux, trois quatre, jusqu’à ce qu’on s’organise comme un vrai binôme coach/joueur.

Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir son père comme entraîneur ?

L’avantage, c’est qu’on a une proximité naturelle. C’est pas compliqué de créer une relation puisque la relation père/fils existe déjà. C’est un vrai plus, quand on découvre un nouvel entraîneur, on apprend à se connaître au fil de la relation. Le revers de la médaille, c’est qu’il faut savoir quand est-ce que tu parles à ton coach, et quand est-ce que tu parles à ton père (rires). Et vice versa. En général, j’allais m’entraîner, on parlait de l’entraînement sur le chemin du retour dans la voiture, mais une fois arrivés à la maison, on arrêtait. Mais c’était forcément plus compliqué quand on regardait des matchs ensemble, tu es un peu obligé de te projeter dans ces moments-là.

Puis, il a fait en sorte que je parte de temps en temps tout seul, ou avec d’autres entraîneurs, surtout à l’international. Il voulait pas être le papa qui est toujours derrière son fils, qui le protège trop. C’était pour que je devienne plus indépendant. Bon, j’ai fait quelques erreurs, mais c’est comme ça qu’on apprend. On a toujours une relation coach/joueur, mais il m’a aussi laissé beaucoup d’autonomie.

Quel était ton objectif en partant à Harvard ?

J’ai fait trois années au CREPS d’Aix-en-Provence, où j’ai suivi un cursus scientifique. J’ai toujours été curieux de faire de grandes études, et j’avais de bonnes notes à l’école. Il aurait fallu aller à Paris, mais comme on n’est pas un sport olympique, je ne pouvais pas bénéficier de l’INSEP. J’avais trouvé des cours aménagés dans une école d’ingénieurs à Lyon, mais j’aurais eu du mal à continuer à m’entrainer au squash. J’ai eu l’opportunité d’aller aux USA parce que des coachs de plusieurs universités étaient déjà venus me voir pour me recruter.

C’était LA solution pour pouvoir continuer à jouer au squash et faire des études en parallèle. J’ai donc pris une année sabbatique pour jouer sur le circuit professionnel, voir si c’était fait pour moi. J’en ai profité pour faire mes demandes d’inscription, passer les concours. Donc quand j’ai intégré Harvard, je voulais faire mes quatre ans  d’études, continuer à progresser avant de retourner à plein temps sur le circuit professionnel.

Quel diplôme as-tu obtenu ?

J’ai un diplôme en économie, un Bachelor. En France, ça correspond à une licence en 3 ans, là-bas c’est en 4. C’est parce qu’aux États-Unis, on n’est pas obligés de se spécialiser dès la fin du lycée comme en France. C’est un campus où on peut tout faire. Au départ, j’ai pris des cours scientifiques, c’est là que j’étais à l’aise. Puis j’ai combiné avec l’économie, mais avec les deux matières plus mes entraînements, je n’arrivais pas à suivre, donc je me suis focalisé sur l’économie. Puis j’ai pris beaucoup de cours d’histoire durant ma dernière année.

Le fait que des entraîneurs soient venus pour te recruter a-t-il aidé pour financer tes années d’études ?

Dans la Ivy League, championnat qui regroupe plusieurs universités, les aides financières au mérite sont interdites par la NCAA, l’association qui régit le sport universitaire. Mais Harvard a beaucoup de donateurs, ils ont un gros programme d’aide basé sur le revenu des parents. Si tu es éligible, quasiment tous tes frais sont pris en charge. Une année à Harvard coûte 70 000 $ !

Quelle est la place du squash aux États-Unis ?

Traditionnellement, les courts de squash étaient en haut des immeubles, pour que les directeurs etc… aillent jouer durant leur pause déjeuner par exemple. Les clubs étaient privés, il fallait avoir une carte de membre. Parfois, il fallait jouer tout en blanc, comme à Wimbledon. Et dans certains clubs, seuls les hommes pouvaient entrer. Mais depuis quelques années, le squash s’est beaucoup démocratisé. Beaucoup d’institutions tentent d’aider des jeunes défavorisés par le squash. Ils jouent sur les courts des universités, ils sont aidés pour leurs cours, on leur sert un repas… puis US Squash a aidé en développant les circuits universitaires et lycéens, pour jouer en équipe.

Mais malgré tout, aux USA et au Canada, ça reste un sport dit de riches. Un sport souvent joué par des jeunes dont les parents pensaient que si leur enfant était bon au squash, il pourrait intégrer une bonne université. Mais ce n’est pas le sport le plus populaire sur le campus.

Pourquoi étais-tu absent lors des derniers Championnats d’Europe par équipes ?

J’avais des compétitions avant et après cette compétition, et des examens prévus pendant. J’ai informé l’entraîneur national et la fédération que je ne me sentais pas au niveau de performance requis pour performer en équipe de France. C’est très personnel comme jugement, je sentais que ma préparation n’était pas bonne. Aller dans un tournoi, si je perds, je perds tout seul. Si ma préparation est mauvaise, ça n’engage que moi. Mais pour jouer en équipe de France, c’est autre chose. Je ne voulais pas endosser cette responsabilité. On s’est un peu clashés, mais on a trouvé un compromis au final. Et puis maintenant, j’ai un bel avenir devant moi, j’aurai la possibilité de faire les Championnats d’Europe autant que possible.

Vas-tu signer pour un club français ?

Quand j’étais à l’université, je n’avais pas le droit de jouer pour une autre équipe. Donc j’avais arrêté les championnats interclubs français et européens. Là, je suis en train de regarder où je pourrais signer, ça devrait se faire, pour disputer ces compétitions.

Le squash est une discipline où il est difficile d’obtenir de la visibilité, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas évident, certains matchs du circuit PSA World Tour et PSA Challenger sont disponibles sur YouTube, mais pas tous. On pousse pour que ce soit diffusé sur Facebook Live par exemple. Mais c’est compliqué pour Squash TV de s’y retrouver financièrement. Il faudrait qu’on soit sur une plateforme multisports. À un moment, on était visibles sur le Player d’Eurosport. En France, il faudrait que des chaînes comme Canal+ ou beIN SPORTS, voire même La Chaîne L’Équipe, se positionnent.

Tu viens de remporter ton 16ème titre à l’Open QSF du Qatar. C’est un de ceux qui compte le plus ?

Je n’y avais pas réfléchi, mais oui, parce que c’est le plus gros. J’ai commencé par gagner des 5 000 $, puis des 10 000 $. Cette saison, j’ai gagné 3 tournois 20 000 $ en septembre, octobre et novembre. Je n’avais pas participé à beaucoup de 30 000 $ dans ma carrière, et c’est mon premier succès dans cette catégorie. C’est une étape de plus.

Quand tu avais dominé le n°1 mondial Paul Coll en mars, cela a-t-il changé le regard sur toi ?

J’ai toujours été régulier dans mon évolution. Je ne faisais pas de grosses contre-performances, mais pas non plus de grosses performances. C’était la première fois que je battais un top 10 mondial, et c’était le n°1 mondial ! Même si c’était en deux jeux gagnants (contre trois habituellement, NDLR), ce n’était pas rien. Mais tu es vite remis à ta place quand tu perds deux jours après en quart de finale, 11-2, 11-2 ! Cela te fait comprendre que tu as le potentiel pour jouer à ce niveau, mais qu’il va falloir encore bosser. Ce jour-là, j’étais à 120 – 150 %, et Paul Coll à 70%, ça m’a permis de passer.

Ça t’a donné des indices sur la régularité à acquérir ?

Oui, j’imagine que les autres joueurs se sont dit « ouh là, va falloir que je fasse un peu plus attention à lui ». Surtout dans une période où le classement bouge beaucoup. On arrive dans une période où beaucoup de joueurs sont sur la fin, et beaucoup de joueurs sont en train de monter. Donc tout le monde est sur ses gardes, il n’y a pas une hiérarchie établie comme il y a quelques années, quand Greg (Gaultier) arrivait tout le temps en demi-finales en mettant des taules à tout le monde. Le niveau s’est beaucoup resserré.

Tu vas passer 18ème mondial. La place de n°1 français, c’est un objectif ?

C’est plutôt un objectif indirect. Si je continue à progresser au classement mondial, je passerai peut-être devant le n°1 (Grégoire Marche, NDLR). Les tournois français ne comptent pas pour le classement mondial. Donc l’important, c’est de continuer à performer sur le circuit principal. C’est un bel objectif, mais indirect. On est déjà un bon groupe, avec Grégoire, qui va tenter de conserver sa place de n°1. On a Baptiste Masotti, Sébastien Bonmalais, Auguste Dussourd, il y a du monde. Une page se tourne avec les départs de Grégory Gaultier et Camille Serme. Parce que du coup, on n’a plus de joueurs dans le top 10 mondial.

Pour un joueur comme toi, aux alentours de la 20ème place mondiale, c’est quoi le mieux ? Disputer les plus grands tournois pour te frotter aux meilleurs, où alors aller voir sur les Challengers en-dessous pour gonfler le palmarès ?

Il y a des joueurs qui ne jouent que les Platinium et les Gold, pour tenter des one-shot, battre une fois les meilleurs mondiaux pour progresser au classement. Et d’autres comme moi, qui n’aiment pas aller à un tournoi pour faire un ou deux matchs et rentrer à la maison. On perd un peu l’esprit de la gagne en ne disputant que ces gros tournois. Moi, je trouve que c’est important d’aller se confronter à des joueurs peut-être un peu moins bien classés, dans des tournois avec une dotation moindre, mais avec l’objectif de le gagner.

Savoir gagner des titres, c’est quand même une autre expérience, c’est plus difficile de se confronter à des joueurs moins bien classés plutôt qu’un top 10 contre qui on n’a rien à perdre. Mais maintenant que je suis top 20, les 3 20 000 $ remportés l’an dernier, il faudra que je fasse aussi bien pour conserver mes points. Donc il va falloir que je fasse des 30 000 $, des Bronze, des Silver, des Gold et des Platinium. Je vais devoir mettre de côté les 20.000$ et en-dessous pour faire des plus gros tournois.

Tu vas participer à l’Open de France à Nantes (du 12 au 17 septembre) ?

Je suis déjà inscrit. Mon calendrier n’est pas encore bouclé, mais normalement, j’y serai. Je ne sais pas encore tout de ma première partie de saison, mais je pense que j’irai au Platinium du Qatar début septembre, puis à l’Open de France, avant la tournée américaine. Mais le calendrier mondial n’est pas encore fixe, il y aura peut-être un tournoi en Égypte avant la tournée américaine. Mais oui, je serai à l’Open de France.


John Stockton, Gianni Bugno, Zinedine Zidane, Steffi Graf, Frode Andresen, Stéphane Stoecklin, Davis Kamoga, Primoz Peterka, Werner Schlager et Aurélien Rougerie. Point commun entre ces sportifs? Ils m'ont fait rêver et ont bercé mon adolescence. Je suis un fondu de sports et j'essaie de retranscrire ma passion à travers mes articles. Originaire du Périgord, ma passion pour les Girondins, les Jaunards et les Jazzmen transpire dans mes écrits.

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Bertrand Hardy

Merci pour cet interview !


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