Wided Atatou : « J’ai dû choisir entre payer mon loyer et m’entraîner sereinement »
ATHLÉTISME – La sprinteuse Wided Atatou se confie sur une année très compliquée pour elle. On lui a enlevé, du jour au lendemain, une partie de sa rémunération perçue en tant que sportive professionnelle. L’obligeant à cumuler plusieurs boulots pour subvenir à ses besoins. Alors qu’elle fait partie des espoirs du sprint français et qu’elle est membre du collectif relais 4×100 m, présent aux JO 2020, Wided Atatou n’a même pas pu effectuer de saison en 2023, à un an des JO.
Encore aujourd’hui, sa préparation pour les JO de Paris est en péril, n’ayant pu trouver d’autres solutions que de travailler près de 40 heures par semaine. Par son témoignage, elle veut sensibiliser sur son histoire, qui est aussi le quotidien de bon nombres de sportifs français, à un an des JO de Paris.
Wided Atatou : « Du jour au lendemain, je me retrouve à enchaîner les boulots »
Je m’étais posé la question de ton absence des pistes cette année. Je pensais à une blessure, mais ce n’était pas ça.
Wided Atatou (sprinteuse et membre du collectif 4×100 français) : Ce n’était effectivement pas le cas. J’ai traversé une saison assez particulière, avec une préparation tronquée. C’était en rapport avec les moyens ou plutôt le manque de moyens que j’avais pour la préparer.
Tu prépares ce début de saison, avec Budapest en ligne de mire et tu t’aperçois que l’argent promis n’est pas arrivé.
Exactement. Du jour au lendemain, la saison ne tourne pas de la façon dont je l’avais espéré. Je me retrouve à enchaîner les boulots. De base, j’étais en temps partiel, en tant qu’éducatrice spécialisée. J’avais déjà serré les dents pour faire mes études sur les trois ans, sans aménagement d’horaires. Pour préparer les JO de Paris sereinement et me dégager du temps pour me préparer. Je travaillais 15h/semaine. Je me rends compte que la quasi-totalité des aides promises n’arrivent pas. Et je dois travailler plus de 35 heures, pour combler le manque à gagner.
Wided Atatou : « J’enchaine les missions d’intérim à droite à gauche »
Une aide qui était donc un gros complément de salaire ?
Tout à fait.
À partir de là, tu es totalement perturbée.
Quand tout commence, j’étais sur le point de commencer ma saison hivernale. Cela m’a perturbée. Le fait d’enchaîner, de devoir aussi négocier avec mon employeur, pour augmenter mon temps avec eux. Malheureusement, ce ne sont pas des choses qui se font. J’avais déjà dû négocier de travailler à temps partiel. Mais il faut quand même payer le loyer et les factures. Vivre à temps partiel, ce n’était pas possible sur le long terme. J’enchaîne les missions d’intérim à droite à gauche. J’essaie de taper aux portes des personnes que je connais bien, pour m’aider.
Essayer de trouver des partenaires, du mécénat, des chefs d’entreprise pouvant être intéressés par mon projet. Ce sont des choses qui prennent énormément de temps. Malheureusement, cela n’aboutit pas souvent. Les gens pensent que, quand on est athlète, on gagne bien notre vie. Alors qu’en réalité, on ne gagne pas assez par rapport à ce que l’on donne à l’entraînement et en compétition et de ce qu’on demande de faire, en termes de performance.
Wided Atatou : « J’ai pris cela comme un manque de respect »
En plus, c’est une année où tu choisis de prendre ton indépendance et de vivre seule.
Totalement. En plus, je m’étais organisée sur le plan financier. La base sur laquelle je m’étais projetée, me permettait de vivre assez sereinement, sans me prendre la tête. Et mieux me préparer, même si c’était loin d’être parfait en vue d’une préparation olympique. J’essayais de compenser avec du travail. Mais jamais, je ne pensais être obligée de travailler 40 heures par semaine. Du jour au lendemain. Cela a été très violent.
Comment as-tu traversé cette année ?
Cela m’a ouvert les yeux. Je ne suis pas quelqu’un d’anxieuse, négative. J’ai tendance à vite passer à autre chose. Mais là, j’ai vécu cela comme un vrai coup de massue à moins de deux ans des Jeux Olympiques. Cela a été vraiment difficile. On se remet en question. Je fais un sport, qui est un sport individuel, un sport parfois ingrat. J’avais traversé deux saisons bien chargées, avec les JO en 2021, mais aussi les championnats d’Europe à Munich en 2022. Je me suis beaucoup investie, j’ai beaucoup donné. Pour moi, cette année devait être le tremplin. J’ai toujours été étudiante et toujours carrée dans ce que je faisais.
J’ai toujours beaucoup travaillé. Mais quand tu es étudiante, tu n’as pas les mêmes besoins. Aujourd’hui, j’ai 24 ans, je suis une femme affirmée. Et j’ai réellement pris ça comme un manque de respect.
Quand tu es athlète, cela fait mouche. J’essaie de rebondir comme je peux, mais les moyens, tu ne les dégages pas du jour au lendemain. Tu ne vas pas aller à la porte des gens et leur dire « Au secours ». Puis, il y a le regard des gens. Ils ne comprenaient pas et ne se rendaient pas compte. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on m’a dit que je mentais. Mais ils étaient surpris de voir que tu es athlète de l’équipe de France et que tu es en galère pour financer une saison sportive.
Wided Atatou : « Si cela peut faire prendre conscience au public des difficultés que connaissent les athlètes »
Il faut sensibiliser le public au fait que beaucoup d’athlètes peinent à financer leur saison ?
Absolument, c’est important. Si cela peut aider les sportifs et faire prendre connaissance au public de cette difficulté. Au-delà des aides, c’est le système qui met en difficulté les athlètes. On n’est pas dans un système dans lequel le sport est central, avec une illustration sportive dès le plus jeune âge. Le travail est au centre de notre pays. Et il n’y a pas forcément la place pour le sport de haut niveau. Le sport loisir ok, mais une ou deux fois par semaine. Mais le haut niveau, cela demande autre chose.
C’est ton entraînement, mais aussi la partie récupération qui est perturbée ?
Forcément. Au-delà du nombre d’heures, il y a aussi les horaires de travail. Je suis obligée de négocier avec mon employeur, pour faire parler mon statut. Heureusement que mon employeur me connait sportivement parlant, mais aussi l’éducatrice et la femme. Mais il faut négocier pour éviter l’internat la semaine et donc travailler le week-end.
C’est encore pire que si tu t’étais blessée ?
C’est une forme de blessure. C’est une blessure mentale. Je suis quelqu’un qui essaye de relativiser. Cette situation m’a ouvert l’esprit et m’a permis de me dire qu’il fallait se développer individuellement et non compter sur les autres. Tu te retrouves seule avec ton coach et ton entourage pour tenter de sauver les meubles.
Wided Atatou : « Nous ne sommes pas des robots »
Tu n’as pas de partenaires actuellement ?
J’ai Puma. Cela dépend de mes performances de la saison. Et je n’ai pas couru de la saison. Je suis quelqu’un de lucide, mais c’est un paramètre à prendre en compte. Nous ne sommes pas des robots. Je mets tout en place dans ma carrière, pour m’en sortir également et préparer au mieux les JO. Le sport, c’est l’entraînement, mais se sentir bien dans sa peau, c’est important. Se dégager aussi du temps dédié à la récupération à l’entraînement. Du jour au lendemain, les moyens et l’accompagnement se réduisent.
Actuellement, te sens-tu capable de repartir sur un cycle d’entraînement ?
À l’heure actuelle, mentalement, je me suis conditionnée pour me préparer. Mais j’ai conscience que je suis dans une situation où je n’ai toujours pas d’autres partenaires. Je vais devoir travailler, c’est la seule solution. Je ne peux pas m’apitoyer sur mon sort et je veux me donner les moyens. Mais il ne faudra pas se plaindre des résultats sportifs et dire que les athlètes ne ramènent pas suffisamment de médailles parce qu’il n’y a pas de moyens mis à leur disposition. Je sais que beaucoup d’athlètes sont dans mon cas à serrer les boulons. Je veux vraiment aller aux JO et j’estime que j’ai fait Tokyo à l’âge de 21 ans. J’en ai 24 et ce serait beau si j’y allais en individuel.
Mais il faut être réaliste, il faut courir 22.68 (son record est de 23.12 sur 200 m). Il faut envoyer sur la piste et j’espère pouvoir trouver une solution rapide pour me soulager. Une saison olympique, ce sont des déplacements. Il y a aussi la pression du ranking. On a pu le voir cette année. Mon club essaye de m’aider, mais je ne peux ni me permettre d’aller trop à l’étranger pour chercher des compétitions, ni partir en stage pour me préparer correctement. Il y a la dimension des soins, le kiné, l’ostéo. Et qui le rémunère ? J’ai dû mettre à contribution une partie de mes économies cette année.

Wided Atatou : « Inconsciemment, le sport passe au second plan »
Et sans pouvoir t’exprimer sur la piste…
En plus, la conjoncture a fait que je n’ai pas pu m’exprimer totalement. Inconsciemment, le sport finit par passer au second plan. Ce n’est pas tant le plan financier, car ce serait hypocrite de dire cela. Les athlètes ne sont pas davantages aidés et on a toujours dû bricoler. Quand tu fais du sport de haut niveau, cela demande un autre accompagnement. La politique évolue vers l’élitisme. Mais pour préparer l’élitisme, tu dois déjà former les athlètes en devenir. Mais cela ne fonctionne pas comme cela.
Tu as songé à arrêter ?
Oui. Le sport était passé en second plan, car tu as des besoins. J’arrive quand même à subvenir à mes besoins. Mais personnels et non sur la totalité de ma préparation sportive.
Wided Atatou : « J’ai une vraie revanche personnelle à prendre »
Le fait que ce soit à Paris, c’est ce qui te fait tenir ?
Oui et le fait d’avoir déjà fait une olympiade. J’ai une vraie revanche personnelle à prendre. Je pense à mon entourage également. On dit qu’une olympiade se prépare en quatre ans. Moi, je la prépare depuis que j’ai 15 ans. Tu t’entraînes, tu t’investis depuis toute jeune. Ce sont beaucoup de sacrifices et de travail. Mais quand le sport devient une pression, ce n’est pas bon. Il faut aussi prendre du plaisir.
En sachant que tu exploses à 20 ans en 2020, avec des records au 100 m et au 200 m et deux médailles d’argent aux championnats de France Élite.
On sortait d’une période de Covid, je n’étais pas trop sollicitée et on le voit. C’était une année faste. Je ne travaillais pas, j’étais chez moi. Tu récupères pleinement entre les séances. J’ai bénéficié de ce contexte-là, pour gérer ma formation en interne. Le cadre de vie a changé à partir de maintenant. Plus tu grandis, évolues, plus tu as des besoins spécifiques. On nous demande d’être pro dans notre sport et à la fois, pro sur notre lieu de travail.
Wided Atatou : « Un rythme de vie prenant alors que je prépare Paris 2024 »
Cela te fait deux vies en une…
Oui, en effet.
Cela explique aussi ces deux années plus compliquées après ces 23.12.
Franchement, pas du tout. J’ai quand même passé deux bonnes saisons. J’aurais voulu battre mon record. Mais j’ai eu quelques pépins physiques qui m’ont ralentie dans ma préparation et gênée pour aller plus haut. Cela fait partie du jeu.
Tu n’es pas la première à exprimer cette situation, on se rend compte de la difficulté de vivre exclusivement de son sport.
Il y a des jobs vraiment pénibles. J’adore mon travail, mais il est prenant mentalement et parfois physiquement, alors que je prépare Paris 2024. Je travaille avec des personnes en situation de handicap ou des personnes eux-mêmes en difficulté. La transition travail/sport peut mettre un peu de temps de se faire, de se remettre dans le bain de l’athlétisme. J’en suis là à me questionner et de me dire que je dois travailler à temps plein, mais avec le risque quant à ma préparation. Les choses doivent évoluer sur ce plan-là.
Wided Atatou a lancé une cagnotte leetchi pour financer son rêve olympique. Vous pouvez contribuer en suivant ce lien : Cagnotte de Wided Atatou



