Margot Chevrier se confie (2/2) : « J’étais au milieu de ma dépression et personne ne le voyait »
ATHLÉTISME – Deuxième partie de l’entretien avec Margot Chevrier. Elle évoque Birmingham, sa dépression cet hiver, mais aussi les détails de sa blessure.
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Margot Chevrier : « Même la frustration est positive à Birmingham »
Au micro de Jeanne Meyer et de France Télévisions, tu évoquais la frustration de ta 4e place. À froid, tu ne retiens que le positif ou cette frustration existe encore ?
Margot Chevrier : Évidemment, ce n’est que du positif, car cette frustration est positive. Sur le moment, je suis dégoûtée, car je me rends compte qu’il n’y aura pas de médaille, alors qu’elle était possible.
Marie-Julie Bonnin est la première Française médaillée à la perche aux Europe en extérieur. Cela aurait pu être toi.
Sur le moment, elle comme moi, on ne le savait pas. La première à l’extérieur, peu importe. À jamais la première, oui, mais cela ne change pas grand-chose, car une médaille reste une médaille. Une première médaille pour toi reste une première médaille pour toi. J’ai surtout la frustration d’être passée près de la médaille. Tu y crois, tu fais le taf jusqu’au dernier moment, en passant toutes les barres au premier essai. Puis, en fait, non.
C’est le meilleur concours de ta carrière en grand championnat.
On peut le dire ! À Istanbul (championnats d’Europe en salle 2023), je fais 4,60 m et 4,55 m en qualifications. Sauf que là-bas, il y a des essais laissés partout. C’est à un moment où j’avais déjà fait 4,70 m et au cœur d’une saison qui n’est pas dégueu. On enlève forcément Glasgow, qui aurait pu être mon meilleur championnat, car je le commence à 4,55 m.
J’avais cette marge pour commencer à 4,55 m et tu te dis que tu ne viens pas pour enfiler les perles. Je sortais d’une super saison et cela aurait pu être une super sélection. Sinon, en dehors de cela, j’étais toujours passée à côté. Soit j’avais fait une super compétition, mais les filles étaient meilleures. Soit je n’avais pas fait une bonne compétition. Istanbul me laisse des regrets, car je fais trois super sauts à 4,70 m. Au premier, la barre tremble et tombe. Le juge avait levé le drapeau blanc avant de lever le rouge, il en a le droit. En salle, sans le vent, difficile de contester. Puis, c’est le premier et ça va passer. Je retombe sur la barre aux deux essais suivants.
Margot Chevrier : « Quand tu vis trois mois comme j’ai vécu cet été, tu les offres aussi aux gens autour de toi »
Mais Birmingham, c’est vraiment le meilleur championnat. Les seuls échecs, c’est 4,50 m en qualifications et 4,70 m en finale. Trois échecs proches de mon record absolu, avec une saison qui comporte trois semaines de trou, deux ans de trou et sans le levier qu’il faudrait. C’est là qu’est la frustration. Car 4,70 m était faisable. Il y a également l’émotion du concours déjà fini. J’aurais voulu que cela dure toute ma vie.
Sauf qu’en passant tout au premier essai, tu ne sautes pas beaucoup. J’ai pris le mur de la saison qui est terminée, la fin d’une saison à ne battre que des records, à voir tout le monde trop content. Tous les gens autour de moi, quand c’était vraiment la merde, quand je me suis blessée et que je n’ai pas fait les Jeux, ont subi ça aussi avec moi. Quand tu vis trois mois comme j’ai vécu cet été, tu les offres aussi aux gens autour de toi. Cela a rassuré mes proches, tu commences à sortir la tête de l’eau. Mais là, la vie normale recommence. C’est comme quand tu rentres des Interclubs : tu vis un week-end de folie, puis c’est calme.
En sachant qu’on n’est qu’au cœur du mois d’août.
C’est la première saison que je ne finis pas sur les rotules, pas blessée et pas de zéro à la fin. Je me dis que si on me rajoute un bon concours, je saute 4,70 m. Là, il faut attendre janvier. Il y avait aussi cette fierté, ce qui est bizarre, car cela ne m’arrive jamais d’être fière de moi. Il faut profiter tout en étant 4e. Normalement, on est déçu d’être 4e et là, tu es content. Le soir même, quand je me rends compte de ce que j’ai fait, de ce qu’il y a eu autour.
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Margot Chevrier : « C’est la première fois que les étrangers m’arrêtent en zone mixte »
C’est vrai qu’on a énormément parlé de toi pendant ton concours.
J’ai eu le syndrome de l’imposteur. De me dire que je n’étais pas la meilleure. Que oui, l’histoire est belle. Mais cela fait beaucoup de médiatisation. Surtout après la compétition. Il y avait des Reels tout le temps. J’étais en couverture de France TV toutes les deux minutes. En soi, cela fait deux ans qu’ils me suivent. Tous mes sauts ont été retransmis, alors que souvent, on ne voit pas toujours les sauts. C’est la première fois que les étrangers m’arrêtent en zone mixte. J’étais là, alors que je n’ai pas gagné, pas de drapeau, pas de médaille.
Tu te rends compte que tu as touché du monde avec la blessure. J’ai embarqué du monde dans ma rééducation, dans le projet des JO. Sur Instagram, je passe de 18 000 abonnés avant Glasgow à quasiment 50 000 en deux semaines. J’en ai perdu un peu ensuite. L’histoire était belle, le projet était fou. Mais quand tu sautes à 4 mètres, l’histoire est moins belle. Avec les compétitions de cet été, les Europe et la prépa, j’ai repris énormément d’abonnés, pour passer les 50 000 abonnés. En soi, cela ne sert à rien, mais cela fait plaisir.
Ce sont ces petits trucs-là qui te font te rendre compte de certaines choses. À Glasgow, cela m’a fait prendre conscience que c’était grave. Tu vois les vidéos, l’élan des gens, puis, a posteriori, ce que disaient les médecins. J’ai regardé les reportages sur moi, avec les discours en face. Je me rends compte que c’est aberrant, cette histoire des JO, et que cela ne serait jamais passé. Il n’y avait pas 1 % de chance. Mais cela te fait aussi prendre conscience que ce que tu as fait, c’est fou. Avec le travail abattu. Il n’y a pas que le côté où j’étais au fin fond de ma dépression et où, maintenant, je suis à mon prime de bonheur et de bonnes nouvelles à partager.
Margot Chevrier : « Je n’ai que 26 ans, donc je ne peux pas dire non plus que je suis vieille »
Il y a eu du chemin et tu reviens au top français et européen, à un moment où le niveau français est plus fort que jamais. Tu la vois comment, cette évolution ?
Quand Marie-Julie a commencé à être régulière à 4,70 m, il y avait un léger creux au plus haut niveau. Des filles blessées, enceintes. Mais juste en dessous, il y avait une densité que je n’avais pas quand j’étais au top. Je pouvais gagner avec 4,50 m. Même 4,45 m au premier. Il y avait Ninon, MJ, qui étaient en sélection, mais derrière, c’était un peu plus loin. Là, on a des filles à plus de 4,50 m, tout un concours à 4,45 m, c’était une première.
Le niveau mondial et européen se redensifie. Potentiellement, avec 4,70 m, tu ne fais rien aux Mondiaux. Mais j’ai connu des Mondiaux où, si tu ne sautes pas à 4,85 m, tu n’es pas sur le podium (NDLR : podium à 4,80 m aux Mondiaux d’Eugene et de Budapest). Ce n’est toujours pas revenu, ça ! Mais au niveau français, il y a eu une grosse densité cet hiver. Les conditions des Élites ont fait qu’on ne pouvait pas connaître la densité estivale. Les jeunes athlètes sont à suivre.
Reste à savoir si elles font partie des athlètes qui vont continuer de progresser ou des très jeunes déjà bonnes, car elles sautent super bien et sont rapides. Ça, on ne peut pas répondre à la question. Mais avec ces jeunes-là qui ont réalisé ces performances et les filles qui sont dans l’entre-deux générationnel et qui battent leur record, cela peut être intéressant.
Tu te situes où, toi ?
Je commence à être dans les vieilles. À part Ninon, je suis la plus vieille, et aussi en termes d’expérience. Mais je n’ai que 26 ans, donc je ne peux pas dire non plus que je suis vieille. Surtout quand tu vois qu’à l’international, elles ont 29, 30, voire 34 ans. Mais il est clair que tu peux faire des Élites avec huit filles à 4,50 m. Chose qui n’est jamais arrivée. Quand tu vois les minima à 4,50 m pour les Jeux Méditerranéens, tu te dis que ça peut être chaud d’y aller.
Je me dis même qu’on peut être huit ou neuf à pouvoir y prétendre. Après, on dit ça des garçons et on n’a jamais huit athlètes qui font les minima. Maintenant, la différence se fera sur le fait d’être capable de faire 4,55 m ou 4,60 m tous les jours. Tout le monde n’en est pas capable.
Margot Chevrier : « Je pars du principe que je ne raterai plus une sélection »
On a évoqué ton retour et le fait de se fixer des mini-objectifs. Est-ce que tu arrives à te projeter dans un avenir plus lointain ?
Ouais ! Je pars du principe que je ne raterai plus une sélection. Évidemment, on ne sait pas ce qui peut se passer, mais dans le calendrier, dans ce que j’ai fait cet été et avec le ranking… À Birmingham, cela ne fait que trois semaines que j’ai cet élan-là, testé pour la première fois aux Élites.
La question est de savoir ce qui va se passer si je peux faire une saison complète avec le bon élan, les bonnes perches et une préparation complète, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent. Tu ne peux pas te dire que tu n’iras pas à Valence (championnats d’Europe en salle, NDLR), ne pas te préparer pour Pékin (championnats du monde, NDLR). Surtout, si je veux faire les JO en 2028, au-delà de faire les minima, il y a le ranking, entrer dans les bonnes compétitions, faire de bonnes performances et être dans les bonnes conditions. Il faut que je solidifie mon ranking européen (Margot Chevrier est 27e au moment de l’interview).
On a un circuit de Perche Élite Tour incroyable en salle et une occasion de marquer des points. Les étrangers viennent chez nous avant même que les meetings soient rankés. Ils savent qu’ils peuvent battre leur record. Mon but est d’entrer dans ces compétitions. Je veux faire un bon hiver, cela commencera sans doute par le Starperche à Bordeaux. Je pense qu’avec une bonne performance de rentrée, tu peux entrer dans les meetings et avoir les meilleures conditions. Pour être dans le top 15 mondial.
Tu parles beaucoup du ranking. Les minima sont ce qu’ils sont, mais est-ce qu’ils sont dans un coin de ta tête ?
J’ai dit que cet hiver, je battrais mon record personnel. Je l’assume, car c’est une saison de sport.
Margot Chevrier : « L’hiver dernier, cela devenait du sacrifice d’aller en compétition »
Puis tu as sauté 4,60 m, tu n’en es plus si loin.
Comme ça, sans recul sur la prise d’élan, les perches et toujours sans levier. À quel moment je ne me dis pas que je vais battre mon record ? Avec six mois de plus de cicatrisation de ma cheville, d’adaptation à la douleur, sauter mieux et autrement. Au pire du pire, je continue à faire 4,60 m. Mais j’ai la certitude que je battrai mon record. Je ne sais pas si je ferai 5 mètres, comme c’était le plan à la base. C’est mon objectif dès cet hiver. En commençant comme cela, la suite est de continuer à Pékin, puis d’être à Los Angeles. Je suis de nouveau dans un truc où le grand championnat est marqué dans mon calendrier.
Ce n’était plus le cas ?
Je le disais, mais en vrai, je n’avais pas réservé mes vacances cet été, car je ne savais pas quand je partirais en vacances. Cela pouvait être n’importe quand, après la dernière compétition, après les Élites, après les Europe ou après les Jeux Méd. Je n’avais rien préparé. Au final, je vais aux Europe et on part en vacances au dernier moment chez mes parents. On est loin du voyage d’un mois en Nouvelle-Zélande, ce qui était un peu mon but en 2026 (rires). Mais ce n’est pas grave, car je recoche un autre but de vie. Cet hiver, je ne prévois pas mes vacances au ski fin février. Il y aura des compétitions.
L’hiver dernier, cela devenait du sacrifice d’aller en compétition. Je ne savais plus trop ce que je faisais là, pourquoi je ne sortais pas, je n’allais pas voir mes potes. Je sortais d’ailleurs, on ne va pas se mentir. Quitte à ne pas sauter haut, autant couper parfois, aller voir un match et boire ma bière. J’avais repris une vie normale, car l’athlétisme ne valait pas le coup.
Margot Chevrier : « La plupart des gens n’ont pas grandi avec un psy à disposition »
Tu as failli être dégoûtée de l’athlétisme ?
Sur certains trucs, j’ai été dégoûtée et je pense que j’ai pris le premier rendez-vous psy au bon moment. Au dernier moment, d’ailleurs. Mais quand même au bon moment. La sortie de route était déjà là avec l’échec aux JO et c’était déjà trop tard pour le vivre mieux. J’ai attendu, je me suis embourbée dans un truc en essayant de me venger sur la préparation mentale. Mais le préparateur mental, même si c’est une safe place, tu ne le payes pas pour cela, mais pour de la performance et pour peaufiner des trucs.
Ce n’est pas le même métier, sauf que mes rendez-vous de prépa mentale étaient devenus des rendez-vous psy. Ce n’était pas le bon truc et, un soir, je fais un restau avec mes potes et une de mes copines m’a mise face au truc. Elle a aussi sauvé une partie de ma carrière. Elle l’a amené naturellement dans ce restau, en me demandant si je voyais une psy. Là, je dis non et j’essayais de tourner cela en mode : « T’inquiète, j’ai un préparateur mental, je n’en ressens pas le besoin. »
J’étais dans le truc de m’en sortir seule, car je ne me rendais pas compte à quel point j’étais dans la merde. Puis cela m’a terrifiée de me rendre compte à quel point j’étais dans la merde et à quel point il fallait que je prenne le mur de ce que je vivais.
Tu es habituée à faire de grandes choses en compétition. Est-ce que tu n’es pas tombée dans le piège de te sentir plus forte que tu ne l’étais ?
On a tous ce syndrome concernant le psy. La plupart des gens n’ont pas grandi avec un psy à disposition et des parents qui vont voir un psy. Je te jure que, quand j’aurai des enfants, ils auront la possibilité d’en parler. Comme on parle aux filles d’entrée de jeu, quand elles commencent à avoir leurs règles. Dire que c’est OK. Mais on ne dit pas assez qu’on peut aller chez le psy, même quand cela va bien, et que ce n’est pas grave d’y aller. On sacralise le côté psy. Pourtant, je suis en santé, je vais le recommander aux gens.
Les cordonniers sont les plus mal chaussés ?
J’avoue qu’il y a eu le syndrome du « je vais m’en sortir seule » et c’est plus facile de n’avoir besoin de personne. En même temps, c’est tellement spécifique, ce qui m’arrive, on est tellement peu à le vivre, que tu te dis que la psy ne va pas comprendre. Tu parles aux gens, tu dis que tu as raté les JO, ils te disent : « Il y en aura d’autres. » Mais on ne peut pas en vouloir aux gens qui ne vivent pas des objectifs aussi importants et quotidiens. Ou qui vont les avoir sur des choses qui ont socialement une importance, comme le travail ou la famille. Socialement parlant, le haut niveau, ce n’est pas la vie ou la mort, ce n’est pas la santé, travailler pour payer ton loyer, ce n’est pas la famille.
Margot Chevrier : « Les gens ne se rendent pas compte à quel point une blessure est un décès pour nous »
Tu vis de ton sport, quand même.
Oui, mais c’est pour nous. Dans la conscience générale, c’est différent. Déjà, le sportif est souvent vu comme un blaireau. Cela change, mais j’ai encore droit au poncif du : « Tu arrives à faire des études ? » Dieu merci, oui.
Dans le cas des JO, il y a une partie des gens qui regardent et qui trouvent cela magnifique et inaccessible. Mais aussi une partie des gens pour qui c’est tellement spectaculaire et loin qu’ils ne se rendent pas compte à quel point une blessure est un décès pour nous. Ne pas faire les JO, c’était comme si j’avais perdu quelqu’un.
On parle de petite mort pour la retraite.
Là, c’est une mort moyenne (rires). La blessure, tout le monde ne la vit pas et n’est pas apte à en parler. Je l’ai vu avec les gens du groupe. Il y en a une qui a vécu deux longues blessures, dont une fracture ouverte, grave et choquante. C’est la seule à prendre régulièrement des nouvelles et à féliciter toutes les petites avancées. Elle se rend compte de la sauce, du fait que tu n’as personne, et elle envoie un message. Les autres se sont blessés, mais ne peuvent pas se rendre compte. Se blesser et revenir en trois mois, ce n’est pas se blesser et revenir en deux ans, en ne sachant pas si on va revenir, en ayant mal tous les jours. Ce n’est pas parce que tu as le smile à l’entraînement que tout va bien. J’étais au milieu de ma dépression et personne ne le voyait.
Margot Chevrier : « La psy a été vitale pour moi »
Tu l’as cachée, cette dépression ?
Je ne sais pas. Il y a une partie où je l’ai bien cachée, en me la cachant à moi-même. Mais il y a aussi une partie où on a mis ça sur le compte de mon caractère si je faisais la gueule. Sans aller plus loin. C’est tellement plus facile de ne pas aller plus loin. Mais moi la première, car c’est chiant de poser la question et d’entendre un « non, cela ne va pas ». Tu démarres une discussion. Donc tout le monde n’est pas apte à la poser et à entendre la réponse.
C’est un truc que je travaille et qui peut sembler naturel, car je suis en santé. Mais tu vois, pour mes patients, c’est une évidence absolue. Cela ne l’est pas toujours pour mes proches. Je vais être présente dans les moments difficiles et, en même temps, quelqu’un qui a la gastro, ça me saoulait. J’avais ce détachement face à la maladie bénigne du quotidien et je n’ai pas cette patience au quotidien. Je vais maintenant avoir ce travers sur la petite blessure. C’est difficile de se mettre à la place des autres et c’est aussi difficile pour les autres de se dire que j’ai loupé les JO, que dans mon groupe, MJ y est allée.
C’est génial pour elle, car c’est une boule de soleil et d’énergie et tu ne peux pas lui en vouloir. Tu as sous le nez quelqu’un qui progresse et qui s’éclate. Tu es content pour elle parce que tu sais ce que c’est et c’est chouette de dire qu’elle vit un truc de fou. Mais il y a le contrecoup de se dire : « Mais attendez-moi. » Un truc égoïste, mais normal. J’ai dû gérer cela pour ne pas avoir le seum d’être au stade, de voir des gens de la fédé, des gens avec qui je m’entraîne.
La psy a été vitale pour moi, mes proches aussi. Pour me dire que si je devais arrêter la perche comme ça, il fallait que j’arrive à en garder de bons souvenirs et à ne pas avoir la haine de mon sport. Ce sport qui a été toute ma vie, ma passion et mon moteur, et ce pourquoi je suis comme cela. Enterrer la personne que tu étais avant la blessure. Quoi qu’il arrive.
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Margot Chevrier : « Je ne suis plus la même personne qu’avant »
Même si tu es revenue au top ?
Oui, car tu n’es pas la même. Record ou pas, la personne que tu es est meilleure qu’avant. Meilleure dans son relationnel et sa façon de voir les choses. Meilleure dans tout ce qu’elle a appris.
Tu te vois transmettre un jour ? Entraîner ?
Je ne suis pas encore sûre, je ne sais pas, car c’est peut-être trop tôt. Il y a quelques mois, je t’aurais dit non, car je ne me serais pas vue revenir sur un stade, car c’était trop dur et que j’étais au milieu de ma dépression. Là, je suis trop dans le truc de « je veux sauter, laissez-moi finir cela ». J’aimerais bien pouvoir transmettre ce que j’ai vécu, pour que les médecins et chirurgiens voient le sportif de haut niveau comme un patient que tu ne gères pas comme les autres. Ce n’est pas quelqu’un à qui tu dis que c’est fini et que cela ne sert à rien d’essayer. On n’est pas comme le tout-venant et on ne gère pas la douleur comme les autres, ni la pression comme les autres. Tu ne peux pas être aussi catégorique.
J’ai envie de faire des interventions sur la blessure, d’être une personne-ressource, une représentante des blessés (rires). Quelqu’un vers qui se tourner si un athlète vit un truc pareil, même si j’ai 50 ans. Car je l’ai vécu, même si je suis peut-être amenée à moins suivre ma discipline. Être quelqu’un sur qui un athlète peut compter. Je repense à la fille de mon groupe qui m’envoyait des messages, continuait à venir chez moi. Parce qu’elle l’a vécu.
C’est en cela que c’est important d’avoir des personnes repères. En cela, tu sers à quelque chose. Je me rends compte que depuis que je suis blessée, j’ai toutes les personnes ayant subi une fracture du talus qui viennent m’écrire un message. Quand tu tapes « fracture du talus », tu tombes sur moi. Je cherche encore quelqu’un qui a vécu la même chose.
Margot Chevrier : « Avec la nécrose, au début, tout le monde a paniqué »
Tu es dans le médical, donc tu connais l’existence de cet os.
Ouais, c’est un des seuls qui est mal vascularisé et qui peut se nécroser. Chose qui est arrivée. Fracture ouverte, mal vascularisé, dans l’articulation, rééducation rapide, avec des vis à vie. Tu as tous les facteurs de risque pour avoir mal tout le temps, pour que l’os se nécrose.
Donc ton os s’est nécrosé ?
Au début, tout le monde a paniqué en me disant qu’il fallait que j’arrête de courir, de sauter et tout sport en charge. Il ne reste que le vélo et la natation. Il n’y avait pas d’autre avis que celui-là. Tu commences à te dire que tu ne reprendras jamais. Ce n’est pas « quand est-ce que je vais reprendre ? », mais « je ne reprends pas parce que je n’ai plus le droit ». J’ai dû gérer le fait de me dire que l’athlétisme, c’était fini et de faire un deuil imposé, sur une histoire non terminée. Mon os était en train de mourir et il y avait un risque que l’os s’effondre sur lui-même. Donc changer la cheville et tout visser. Donc avoir zéro mobilité. Plus de footing, plus rien. Cela remet même en cause plus que ton sport : le fait que c’est un exutoire au quotidien.
C’est là que le chirurgien m’a dit que ce n’était pas possible. Il était d’accord sur la nécrose, mais pas sur la nécrose active, alors que je sautais ! Tant qu’il n’y avait pas d’imagerie montrant une nécrose active, il ne pouvait pas me mettre à l’arrêt. Il disait que la nécrose pouvait dater de six mois et qu’elle n’avait pas été vue. On a fait cette imagerie. Entre-temps, j’ai pu resauter. Il faut savoir que j’ai caché cette histoire aux médias et à mon groupe aussi, pendant six semaines. Mon coach et mes proches le savaient. Au stade, c’est un peu poker face, comme si j’entrais en soins palliatifs et qu’il ne fallait pas le dire. Puis il y a eu l’enfer des trois semaines d’attente.
Margot Chevrier : « La radiologue m’a dit que je pouvais sauter dès le lendemain »
C’est un peu comme dans la série « Bref », quand il se fait dépister et qu’il attend 48 heures.
Je l’ai vécu comme une annonce de diagnostic grave, car cela l’était pour une sportive. Le radiologue disait : « C’est bien aussi d’être médecin. » Mais il est radiologue et ne voulait pas être boulanger. Pourtant, c’est bien d’être boulanger. En plus, c’est un chef, il y a un monde où je passe en imagerie dans deux ans et c’est mon chef (rires). J’étais en roue libre dans ma tête. Il y a eu un blanc dans la salle. Mais c’était horrible, ce qu’il me disait. Il sait que je suis sportive pro. C’est comme s’il annonçait un cancer à quelqu’un en bonne santé.
C’est l’examen le plus long de ma vie. Tu ne veux pas avoir d’espoir, il y a la peur d’avoir cru que c’était encore possible alors que non. Qu’on te dise que c’est vraiment de la nécrose. La semaine d’avant, je saute en sachant que cela peut être ma dernière séance. Avec Damiel Dossevi, on est là : « Moi, je sais, toi, tu sais, les autres ne savent pas. » Mais j’ai pris cette séance en me disant qu’au moins, si c’était la dernière, j’en profiterais à fond.
Il faut savoir qu’entre le premier et le second scanner, tu attends trois heures. J’avais mes cours, en mode « je vais réviser ». J’ai passé trois heures à attendre avec la première page de mon cours qui n’a pas bougé et l’impression d’être là depuis une semaine. Impossible de me concentrer. La radiologue est venue me chercher et m’a dit dans le couloir, sans attendre le bureau, que je pouvais respirer un grand coup et que je pouvais sauter dès le lendemain. J’aurais pu m’asseoir par terre. La nécrose datait de plusieurs mois. Elle peut progresser, oui, et il faut surveiller. Mais elle ne progresse pas. C’était l’immense soulagement.
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