Amanda Ngandu-Ntumba : « La course aux JO a été usante »
ATHLÉTISME – Entretien avec la lanceuse de disque Amanda Ngandu-Ntumba, qui a explosé son record en 2024. Passant pour la première fois au-delà des 60 mètres, avec même un jet à 62,03 m. Malheureusement, elle a manqué les Jeux Olympiques pour très peu. Elle a décidé de partir aux États-Unis pour cette nouvelle saison. Elle nous raconte cette nouvelle aventure, mais aussi le stress de la qualification olympique. Avec la course aux points que représente le ranking.
Amanda Ngandu-Ntumba : « Il n’y a que peu de compétitions qui ressemblent aux championnats d’Europe »
Tu as connu une belle progression en 2024. Ce jet à 60 mètres, tu le vois comme une barre franchie ?
Amanda Ngandu-Ntumba : « Oui et c’est le résultat d’un travail technique qui a été fait et de cette progression. C’est toujours satisfaisant, même si ce n’est pas une vraie barre. Mais cela fait plaisir.
Mine de rien, tu tournais autour depuis trois ans.
C’est vrai que l’année dernière, j’en étais très proche, sans y être encore. Faire cette marque, lors de la coupe d’Europe des lancers en plus, dans une grande compétition, avec une plus grande pression, c’était une satisfaction. Et confirmer avec ces 62.03 m, c’est encore mieux.
C’est fait et bien fait.
C’est exactement ça. Et c’est une performance faite d’une belle manière. Ce n’était pas discutable et c’était bien de le faire.
Le temps fort de ton été a été l’Euro à Rome. C’étaient tes deuxièmes championnats d’Europe. Est-ce que l’expérience de Munich t’a servi pour Rome ?
Ça m’a servi, car c’est une expérience de plus en grand championnat. En dehors de ce genre d’expérience, il n’y a pas de compétitions qui peuvent ressembler à celles-ci. Cela m’a aidé, mais je crois que je n’étais pas encore assez préparé malheureusement. Pour y être assez performante le jour J, dans un championnat d’Europe.
Qu’est-ce qui t’a manqué ?
Vraiment cette expérience en grand championnat, avec beaucoup de public, une organisation importante. À part la Diamond League de Paris, il n’y a pas de compétition comme cela. Les coupes d’Europe de lancers sont différentes. L’atmosphère de Rome est unique et mis à part des mondiaux et des JO, on ne retrouve pas cela. Il me faut plus de compétitions comme cela, avec cette grosse concurrence.
Amanda Ngandu-Ntumba : « Avec le ranking, on regarde les points et ce que rapporte telle ou telle compétition »
C’est vrai que tu as une certaine expérience de la coupe d’Europe des lancers. Rome était totalement différent ?
Oui franchement. La coupe d’Europe est assez familiale, on est entre lanceurs, dans une annexe ou dans un stade complètement vide. C’est une ambiance de meeting plus que de grand championnat.
Ton été, c’est aussi la course aux JO. Avec énormément de compétitions estivales et peu de coupure après l’hiver. Peux-tu nous raconter cette course et comment c’est prenant ?
C’est très prenant, car on enchaîne beaucoup de compétitions. Minimum une compétition par semaine, parfois deux compétitions en deux jours. Nerveusement, c’est très prenant et cela use vraiment. Les nerfs, l’énergie et le fait de se remobiliser pour chaque compétition. On peut se dire qu’en lancers, il n’y a que six essais, mais on mobilise beaucoup d’énergie. Il faut redescendre, remonter pour être au meilleur de sa forme et avoir le plus d’énergie possible le jour J. Et c’est dur. Il y a eu la pression, car les Jeux étaient mon objectif. J’ai toujours eu cette pression et se dire que j’aimerais me qualifier sur cette compétition et que si ce n’est pas sur celle-ci, c’est la prochaine. Et ce, à chaque compétition. On a toujours cette idée dans le coin de la tête, et la volonté de se rapprocher de la qualif.
D’autant qu’avec tes 62 mètres, tu étais légitime pour cette qualif
(NDLR : 8 athlètes qui ont participé aux JO ont lancé moins loin qu’Amanda Ngandu-Ntumba)
Oui, j’étais très proche et lors des Jeux, certaines ont fait cette performance et pas mieux. Il y avait ce ranking et on ne peut pas se contenter d’une performance. Il faut confirmer et re-confirmer, voire faire les minima, qui étaient deux mètres plus loin. Chose qui n’est évidemment pas facile. On se prend à regarder ce ranking et comment le classement évolue. Au début, je ne voulais pas trop le regarder. On commence à regarder les points, combien de points telle compétition peut me rapporter. Mentalement, cela met une certaine pression et qui est constante. J’étais arrivée à un point dans lequel je regardais constamment où je pouvais améliorer cela.
Amanda Ngandu-Ntumba : « Je songeais depuis un certain temps à partir aux USA »
T’es-tu perdue durant cet été à cause de cela ?
Peut-être un petit peu, car cela rentre dans la tête. Après, il y a beaucoup de facteurs, donc c’est difficile à dire si c’est le ranking ou non. Mais c’est vrai que cela a eu un impact mental sur la gestion de la saison.
As-tu regardé les Jeux, où as-tu préféré faire une coupure avec l’athlétisme ?
Un peu des deux. J’ai quand même regardé, car j’aime trop mon sport (rires). Au début, je voulais boycotter (rires). Il y avait beaucoup de personnes que je connaissais à Paris, des amis. Je voulais regarder comment ils s’en sortaient et les soutenir. Donc j’ai bien regardé. Puis c’est intéressant à regarder.
Tu as décidé de faire un grand changement et de partir t’entraîner aux États-Unis. Il y a eu un déclic de ce changement radical ?
Il faut savoir que c’était un projet que j’avais en tête depuis un moment, avant même la saison estivale. Ce n’est pas parce que je ne suis pas allée aux Jeux que j’ai décidé de partir. Ce n’était pas un choix de dernière minute. C’était un vrai objectif. J’étais en contact avec Fred Moudani. Je lui demandais comment cela se passait de son côté. Il se trouve qu’il était avec sa coach à ce moment-là. J’ai posé la question de savoir si elle se voyait me prendre pendant un an. En sachant que j’ai un âge assez avancé pour aller en université, voire trop tard. Elle m’a répondu que cela pourrait se faire. C’est à ce moment que j’ai commencé à penser à l’éventualité d’aller aux États-Unis.
Ma structure d’entraînement n’était pas le top en France. Beaucoup de bricolage. Je naviguais entre Saint-Etienne et Lyon. Chaque semaine, c’étaient des déplacements, deux ou trois fois. Avec deux coachs différents. C’était très compliqué.

Amanda Ngandu-Ntumba : « J’ai des partenaires qui me suivent en tant qu’athlète et personne »
On a le sentiment que c’est le quotidien de beaucoup de lanceurs en France.
Malheureusement, oui. Pour la plupart, c’est un peu cela. Il y a des paramètres hors du sport qui entrent en compte. C’est assez compliqué et je ne connais pas beaucoup de lanceurs en France qui ont une structure stable et qui en sont satisfaits. Il y a des progrès à faire en France.
Cela va de pair avec la difficulté de vivre de son sport. C’est un cercle vicieux.
C’est sûr. Mais il faut se dire que cela a beaucoup évolué. On peut quand même avoir de bonnes aides. De mon côté, je n’ai pas eu à me plaindre. J’ai fait une année, où j’ai arrêté mes études et le travail et où je pouvais vivre de mon sport. Certes, j’étais chez mes parents et je ne sais pas si j’aurai assumé de vivre toute seule, avec ce même revenu. Mais rien n’est impossible. Je sais qu’on n’est pas la cible numéro un des sponsors, mais on peut le faire.
Tu as des partenaires qui t’accompagnent ?
J’avais déjà des partenaires qui m’ont suivi jusqu’aux Jeux. Et certains ont accepté de me suivre après les Jeux. Je rediscute avec d’autres. Ma chance, c’est d’avoir des partenariats assez individualisés. Ce ne sont pas des grosses marques qui prennent un peu tout, avant de faire le tri. Ce sont des partenariats avec de bonnes relations, prêts à me suivre en tant qu’athlète et personne.

Amanda Ngandu-Ntumba : « On a tendance à sous-estimer les entreprises locales, alors qu’elles sont prêtes à nous aider »
On voit pas mal d’athlètes dans ton cas. On voit qu’il y a des partenaires locaux prêts à suivre les athlètes. Est-ce que ton exemple peut aider des athlètes qui galèrent ?
Franchement, on peut toujours trouver. Oui, certaines marques influentes ne seront pas intéressées, car elles sont sur un autre profil d’athlète. Mais il y aura toujours des gens intéressés. Nous sommes des sportifs de haut-niveau. Et cela peut intéresser plus de monde qu’on peut le croire. Mes partenaires ne sont pas forcément dans le monde du sport. Il y a une banque, des jouets pour enfants. Ce sont des entreprises de tous les jours. On pense aux équipementiers, mais en fait, c’est ailleurs. Qui vont s’investir pour la personne. Parce que j’ai grandi dans la ville, et que je représente quelqu’un de local et de proche. On a vraiment tendance à sous-estimer cela. Il y a beaucoup plus d’entreprises prêtes à investir sur nous, qu’on ne le pense. Mais quand on est athlète, ce n’est pas à elle qu’on va penser en premier.
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Amanda Ngandu-Ntumba : « Le fait d’être dans un groupe me fait beaucoup de bien »
Peux-tu me raconter ton arrivée aux États-Unis ? Et les différences avec la France.
Je suis arrivée depuis deux mois et demi. (Elle réfléchit) Il y a la barrière de la langue. Et cela a été très compliqué pour moi. Cela m’a empêché de totalement m’intégrer au début. On arrive dans un pays qu’on ne connait pas, dans une université. On est sans les proches, sans la famille et loin de tout. Avec la langue, c’est difficile de communiquer avec les gens au début. Pourtant, je parlais bien anglais. Mais entre parler bien anglais en France et aller aux USA, il y a un monde (rires). J’ai pris une bonne claque (rires).
Il y a eu un temps d’adaptation, mais je commence à mieux me sentir, au bout de trois mois. Il fallait passer par là. Ce qui m’a attiré dans cette université, ce sont les infrastructures d’entraînement. Je ne suis pas dans l’état le plus chaud, mais ils ont des infrastructures intérieures, qui permettent de s’entraîner même quand il fait froid et de faire un entraînement qualitatif. Au niveau du coaching, il y a des différences. Je m’entraînais avec le mari de Mélina Robert-Michon. Ce n’est pas la même philosophie. Il y a des similitudes, je crois que la différence, c’est sûr comment les choses sont dites. C’est une autre approche.
J’apprends beaucoup. On est sur un entraînement beaucoup plus athlétique. Le fait d’être en groupe me fait beaucoup de bien. J’étais avec deux ou trois personnes maximum en France. Là, on est quinze (rires). C’était un peu perturbant au début, car je me demandais comment j’allais m’entraîner avec autant de monde. Mais c’est très bien organisé pour faire de la qualité, malgré le nombre.
Amanda Ngandu-Ntumba : « Il y a des jeunes qui demandent qu’à être formés en lancer »
On parle beaucoup de disque, mais tu performes aussi au poids. Tu vas continuer à doubler les deux disciplines ?
Il faut savoir que cela fait deux ans que je ne m’entraîne plus au poids.
Mais tu exploses ton record…
Voilà (rires). Mais ils m’ont fait reprendre.
C’est un truc de dingue d’avoir fait 17 mètres comme ça ?
Tu vois, on arrête de s’entraîner et on progresse (rires). Ce sont surtout mes progrès au disque qui m’ont permis de débloquer certaines choses au poids. J’ai appliqué les mêmes consignes.
Il y a beaucoup de similitudes entre les deux disciplines ?
Il y a des différences, mais cela reste un lancer en rotation.
Quand tu étais plus jeune, tu avais des qualités un peu partout, qu’est-ce qui t’a fait choisir le disque ?
Le fait que je me démarque plus au disque. Au final, les personnes performantes sur les haies et les autres épreuves, il y en avait pas mal et je ne me démarquais pas plus que cela. Alors que quand on regarde les classements nationaux au disque et au poids, c’était là que je me démarquais. Et c’est là où on a mis l’accent.
Le disque est corrélé à Mélina Robert-Michon, mais il y a une jeune génération qui arrive derrière toi.
Cela émerge. Mais c’est dommage de ne pas avoir un suivi très poussé en France, car il y a des talents qui sont là et qui ne demandent qu’à être formés. Je ne sais pas si c’est de la volonté ou un manque de moyens et de connaissance. Il y a forcément quelque chose à faire avec ces talents. On a le niveau en France, mais on n’a pas les gens pour les mettre en valeur et faire mieux.



Deltrieux
18 novembre 2024 à 14h21
Merci pour cette interview d’une athlète dont je suis la progression et de m’apprendre qu’elle est maintenant aux USA.