Anciennes légendes contre jeunes pousses, le cœur vacille


Tout supporter qui se respecte doit un jour faire face à cette question, celle pour laquelle bien souvent le cœur et le cerveau s’opposent : vaut-il mieux supporter les vieilles gloires du passé qui continuent encore de s’accrocher au plus haut niveau ou serait-il temps de s’extasier pour ces petits jeunes nouvellement arrivés pour enfin bousculer la hiérarchie depuis longtemps établie ?

Bien souvent, le cœur du supporter, plus porté sur la nostalgie, aura plutôt tendance à apporter son soutien aux joueurs les plus expérimentés qu’il connaît et qui l’ont fait vibrer durant des années. Mais le cerveau de son côté, toujours à la recherche de sensations inédites et d’adrénaline, sera bien plus excité à l’idée de voir émerger de nouvelles têtes et d’assister à d’improbables surprises et défaites des habituels champions. Et s’il y a bien un sport qui représente au mieux cela en ce moment, c’est sans conteste le tennis, mais il n’est toutefois pas le seul car la Formule 1, le poker ou le football sont tout aussi concernés.

Et Tsitsipas a tout changé

Un match a suffi pour résumer au mieux cet éternel débat, l’affrontement en huitièmes de finale entre Roger Federer, la plus grande légende du tennis mondial, et Stefanos Tsitsipas, jeune grec de 20 ans au style rafraîchissant et au talent indéniable. Et cette fois, c’est Tsitsipas, 17 ans de moins que son adversaire suisse, qui a pris le meilleur, bouleversant grandement l’échiquier du tennis international. Car si l’on aurait pu s’attendre à un déluge de regrets de la part de journalistes férocement attachés à la quête de records de Roger Federer qui veut encore accrocher des titres à son palmarès déjà inégalé, on a finalement assisté aussi à une certaine admiration devant le travail exceptionnel fourni par Tsitsipas, comme si les gens avaient enfin commencé à se préparer pour une passation de pouvoir entre le Big 4 et les joueurs de la Next Gen.

Il faut remonter à 2002 pour trouver trace d’une année sans Grand Chelem remporté par Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic ou Andy Murray. Une véritable éternité, et il y a fort à parier que cette année 2019 ne soit pas encore celle de leur retrait, puisque Djokovic et Nadal sont encore au top de leur forme en ce début d’année, comme le prouve leur excellent parcours à l’Open d’Australie, et que Federer n’a pas encore dit son dernier mot, et a même annoncé qu’il serait de retour à Roland-Garros cette année, après 3 ans d’absence. Mais pour Murray, c’est une autre histoire. Souffrant terriblement de la hanche depuis de nombreux mois, il a annoncé que cet Open d’Australie serait son dernier, et il a été éliminé dès le premier tour. Son dernier objectif est d’être suffisamment en forme pour un dernier baroud d’honneur et un coup de poker au prochain Wimbledon, le tournoi de son cœur.

Jeunesse ou expérience, l’ultime combat

Cette retraite imminente du premier des membres du Big 4, trahi par son corps, rappelle que les trois restants ne seront pas non plus éternels. Pourtant, on avait cru Nadal et Federer finis pour le tennis en 2016, avant leur improbable come-back en 2017, et Djokovic a suivi une trajectoire identique avec un retour au top à l’automne 2018. S’ils ont réussi à dompter leur corps, à l’inverse de Murray, leur nombre d’années à concourir se compte très certainement sur les doigts d’une main. L’occasion est donc belle pour ces fameux tennismen de la Next Gen (Tsitsipas, Zverev, Kachanov, Coric, Medvedev et Hyeon entre autres) d’enfin réussir à prendre le pouvoir quand ceux de la génération intermédiaire (et notamment nos Quatre Mousquetaires : Tsonga, Monfils, Simon et Gasquet) se sont toujours cassés les dents sur l’imprenable quatuor, à l’exception notable de Stan Wawrinka et, dans une moindre mesure, de Cilic et Del Potro.

Mais dans ce moment charnière du tennis, vers qui les cœurs des supporters vont-ils donc se tourner ? Vont-ils encore une fois espérer une victoire des grands champions pour une belle redite de l’histoire récente, comme une victoire de Federer à l’US Open, qu’il n’a plus gagné depuis 2008 ? Ou vont-ils finir par se lasser de voir Rafael Nadal soulever le trophée à Paris, ce serait sa douzième victoire sur les 15 derniers tournois s’il remportait encore Roland-Garros cette année ? Vont-ils s’enthousiasmer de voir enfin un nouveau nom s’inscrire au palmarès d’un grand Chelem, ce qui n’est plus arrivé depuis Cilic en 2014 ? Ou vont-ils regretter de voir une jeune pousse priver Djokovic d’une de ses dernières chances de se rapprocher du record de titres en Grand Chelem de Fererer ?

Tous les sports sont touchés

Chaque fan, en fonction de sa philosophie, plus ou moins nostalgique ou portée sur l’avenir, fera son choix en toute âme et conscience. Mais ce débat est loin d’agiter seulement le monde du tennis, loin de là. En Formule 1, l’hégémonie de Lewis Hamilton est formidable, mais commence à lasser les supporters qui s’extasient bien plus rapidement sur les performances du jeune Verstappen que sur celles du déjà trop aguerri Vettel.

Même dans des disciplines plus exotiques comme le poker, ce dilemme a lieu. Si Daniel Negreanu est considéré comme le meilleur joueur de tous les temps, ce n’est pas lui qui a lancé la mode du Texas Hold’em, mais un inconnu qui a raflé la mise sous le nez de tous les professionnels du poker. Chris Moneymaker, total anonyme, s’est qualifié pour la phase finale du World Poker Tour en 2003 suite à un petit tournoi de poker en ligne. Quand il remporta la compétition, le public du monde entier s’est extasié de sa performance et le boom du poker en ligne était lancé.

Et dans les sports collectifs aussi, ce problème existe. Si tous les fans de foot se régalent de voir les affrontements entre les 6 meilleurs clubs de Premier League qui se partagent les trophées depuis trente ans, tout le monde a encore été plus extatique de l’incroyable titre de Leicester en 2016. Les parcours toujours très soutenus des Petits Poucets en Coupe de France face aux machines professionnelles est un autre de ces exemples de l’engouement pour les surprises. Pourtant, demandez à n’importe quel supporter, il préférera toujours voir son propre club gagner qu’un club amateur.

Entre le plaisir de voir les plus grands joueurs et les plus belles équipes évoluer au plus haut niveau et se battre pour le plus riche des palmarès, et celui de voir l’habituel ordre renversé par des jeunes ou des surprises venues de nulle part, l’écart est mince. Qui du cœur ou du cerveau gagnera cette bataille ? Cela dépendra de chacun de nous.

Nicolas Jacquemard

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