Les faits divers du sport – Fifagate : le curieux Monsieur Blazer
Drogue, meurtres, prostitution… Ce n’est pas le lancement d’Enquêtes Exclusives, c’est le programme des « faits divers du sport ». Dans cette série d’articles, nous vous proposons de plonger dans les liens intimes que tissent police, justice et sports. Aujourd’hui, première partie de notre dossier consacré au Fifagate et à celui par qui tout a commencé : Chuck Blazer.
Don’t mess with America
On est en 2002. Dans les cours d’école, les sweats Dia le disputent aux baggys ; Rohff est le boss incontesté du rap en France, on l’écoute sur baladeur CD. L’équipe de France est humiliée en Corée et au Japon, Thierry Roland et Jean-Michel Larqué n’en croient pas leurs yeux. Dans un immense pays d’Asie centrale, une coalition internationale corrige un régime religieux qui a soutenu l’attentat qui a fait le 11 septembre 2001 à New-York entrer le monde dans le XXIe siècle. Pour Cletus T. Judd, c’est l’occasion de rappeler : « Don’t mess with America / Or we’ll beat you red, white and blue / Don’t mess with America / That’s the last thing you wanna do » *.
Cette chanson, monument de la parodie country des années Bush, on ne sait pas si Chuck Blazer, Jack Warner, Jeffrey Webb et toute la joyeuse troupe des dirigeants de la FIFA de l’époque l’a entendue. Aujourd’hui, pour ceux qui sont encore en vie, peut-être se disent-ils qu’ils auraient été bien inspirés de le faire. Le 2 décembre 2010, les Etats-Unis sont en colère et ont l’impression qu’on a mess with them.

« C’est la piquette Jack ! »
Candidats à l’organisation de la Coupe du monde 2022, tout les désignait comme l’immense favori. A l’issue du premier tour de scrutin, ça commence déjà à sentir le pâté pour Oncle Sam. Il finit deuxième derrière un pays qu’on peine encore à placer sur une carte : le Qatar. Deuxième et troisième tour, samo. Le Qatar est devant mais on croit encore à la remontada des États-Unis qui agrège bon an, mal an, les votes des autres candidats malheureux. Finale Qatar-USA, on pense que le match est plié. Que personne n’osera la blague de contrarier les stars and stripes. 14 voix à 10, crack, le Qatar organisera la Coupe du monde de football 2022.
Le comité d’organisation américain l’a mauvaise. Il veut comprendre, analyse les votes et leur dynamique, il n’ignore pas la composante géo-politique et économique de ce genre de désignation. Il demeure tout de même circonspect lorsqu’en comptant et recomptant il s’aperçoit que les votes qu’il s’était assuré d’avoir n’y sont pas tous. Team USA comprend qu’il s’est fait doubler par plus malin. Le FBI commence alors son enquête. Dans le viseur, ils ont Chuck Blazer.
Apparatchik Blazer
Ça fait plusieurs années que l’administration américaine suit le bonhomme. Dirigeant de la CONCACAF et de la FIFA, Chuck Blazer est le prototype de l’apparatchik. Vice-président de Team USA à partir de 1984, il forme avec Jack Warner le duo qui dirige la confédération nord et centrale américaine depuis 1990. A Warner la présidence, à Blazer le secrétariat général. Membre de droit, Warner s’arrange pour placer en 1996 dans le comité exécutif de la FIFA, dirigée alors par Joao Havelange, son ami CB. Le comité exécutif représente alors un lieu de pouvoir majeur du football mondial puisqu’il est chargé, entre autres choses, de désigner les pays organisateurs des Coupes du monde. Ils sont selon les années jusqu’à 23 membres à devoir choisir entre les candidatures proposées. Autant dire que chaque voix compte et que chacun des membres est tour à tour bichonné par les comités d’organisation.
Chuck Blazer aime qu’on le bichonne. Dans le blog qu’il tient entre 2007 et 2014, on peut le voir entouré de tout ce que le football compte de dirigeants. On le voit aussi avec Nelson Mandela, la Princesse impériale Takamado du Japon, dîner dans les meilleurs restaurants, vanter la qualité de tel caviar ou déguster la vodka idoine.
Le train de vie de Chuck Blazer intrigue les enquêteurs. En hommes de goût et comme ils connaissent leurs classiques, les fédéraux s’intéressent d’abord au contribuable Blazer. Jackpot Jack ! Charles Gordon Blazer ne paye aucun impôt depuis près de 20 ans. Entre son hummer, ses vacances à Miami ou aux Bahamas où il se rend en jet privé, son manoir de Long Island, ses appartements de la Trump Tower loués pour 18000$ et 6000$ chacun, Chuck ne semble pourtant pas le modèle idéal pour la couverture de « Non Imposable Magazine ».
10% sur le Blazer
C’est l’angle d’attaque que choisit le FBI pour interpeller l’Américain et lui mettre la pression. A sa convenance : il collabore ou il plonge pour fraude fiscale et corruption organisée. Perpétuité, big time ! Big Chuck n’hésite pas longtemps. Il collabore et révèle au Bureau les dessous de la corruption généralisée qui règne à la FIFA. Mais comme il faudra plus que les aveux d’un corrompu pour faire tomber des dizaines d’autres corrompus, le FBI demande à Blazer de prendre attache avec ses petits camarades et de les enregistrer. Les conversations devront être suffisamment explicites pour qu’un juge américain accepte de délivrer des mandats. Faire parler ses collègues, les mettre suffisamment à l’aise pour qu’il se livrent, ça n’est pas très difficile pour Chuck Blazer.
Il faut dire qu’un homme surnommé « Monsieur 10% », ça met tout de suite à l’aise quand il s’agit de parler gros sous. Via sa société écran Sportvertising basée aux Iles Cayman, il a sanctuarisé une commission de 10% dans les contrats de la CONCACAF, en particulier les contrats de droits de retransmission. La corruption, les commissions et les rétro-commissions, il en connait des brouettes et tout le monde a l’air de s’en amuser à la FIFA. Entre 2011 et 2013, il continue mine de rien son petit bonhomme de chemin. De bars d’hôtel en suites de palace, il enregistre. Des promesses de pots de vin, des voix achetées, tout ce qui pourra permettre à la justice américaine de démonter ce vaste réseau de corruption.
Amende pas trop amère
Chuck Blazer joue son rôle à la perfection. Personne ne se doute que sous ses airs de papy gâteau plus habitué à en croquer qu’à les préparer se cache un espion du FBI. Point d’orgue de son moment Le Carré : les JO de Londres. On l’équipe d’un micro/porte-clefs, comme sorti du laboratoire de Q. Il y enregistre les responsables des candidatures russe et australienne essayant de leur faire dire ce que le FBI veut entendre. Jusqu’en 2013, il enregistre tout ce que la FIFA compte de dignitaires, jusqu’à son président Blatter.
Quand le Bureau relève Chuck Blazer de ses fonctions et que les révélations le font de plus en plus vaciller, l’Américain démissionne de toutes ses fonctions. Pour les poursuites de corruption, de fraude fiscale et de racket pour lesquelles il était poursuivi, il plaide coupable. Il est condamné à payer une amende 1,9 millions de dollars. Entre 1990 et 2011, Chuck Blazer aurait détourné jusqu’à 20 millions de dollars.
*Ne déconne pas avec les Etats-Unis / Ou on va te botter le train en rouge, blanc et bleu / Ne déconne pas avec les Etats-Unis / C’est le dernier truc que tu veux faire
Vous pouvez retrouver ici les attendus du jugement rendu contre Chuck Blazer en 2015.


