Kilian Jornet : Génèse et itinéraire d’un surdoué
Ultra-traileur de légende et véritable aventurier des temps modernes, Kilian Jornet Burgada ose tout et relève des challenges toujours plus audacieux. Voici l’histoire d’un homme définitivement à part, à l’heure de s’élancer dans sa conquête d’un nouveau majeur, la Western States, dans quelques jours.
« Ce qui m’impressionne chez Kilian Jornet, c’est cette faculté à être performant à la fois à Sierre-Zinal et à l’UTMB, alors que c’est le grand écart entre les deux. Aujourd’hui, tu as des Rémi Bonnet, spécialiste des formats courts, des François d’Haene spécialiste des formats longs. Et Kilian, lui, il sait tout faire, il n’est pas spécialisé ». Ludovic Pommeret, légende de l’ultra-trail, l’admettait volontiers dans nos colonnes : Kilian Jornet est sans doute à la fois le plus grand et le plus inspirant des traileurs. Probablement un titre que le Catalan doit à sa longévité, son palmarès, mais aussi à ses valeurs et ses idées.
Le plus grand sportif de tous les temps ?
Ils ne sont pas nombreux dans le monde du sport moderne à pouvoir se targuer de posséder des titres de champion du monde dans deux disciplines différentes. Et encore, il faut exclure l’ultra-trail, sa spécialité de base, où l’Espagnol n’a jamais pris le départ des Championnats du Monde. En revanche, Kilian Jornet possède huit médailles d’or en ski-alpinisme dont cinq sur la Vertical Race et deux sur la course individuelle. À cela, il faut ajouter les cinq acquises en skyrunning, cette folle course en montagne à plus de 2000m et avec des pentes moyennes de 30%.
Néanmoins, on connait davantage le Catalan pour ses performances en trail. Sur le format court, il excelle par son explosivité ; en témoignent ses dix succès sur Sierre-Zinal, une course en montagne de 31 km. Mais ses qualités d’endurance permettent à l’ultra-terrestre de briller également sur des formats plus longs. Ainsi, il a remporté les quatre majeurs de la discipline : la Western States (2011), la Hardrock 100 (2014, 2015, 2016, 2022), la Diagonale des Fous (2011, 2012) et bien sûr l’UTMB (2008, 2009, 2011, 2022). Qui ne se souvient pas du duel épique avec Mathieu Blanchard où Kilian Jornet avait fait la différence dans la dernière descente vers Chamonix pour s’adjuger un quatrième UTMB et battre le record de l’épreuve, onze ans après son dernier succès ?
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19:50:30 New Record // Nouveau Record
And a fourth win! // Et une quatrième victoire
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« Quand je serai grand, je veux être compteur de lacs »
Pour trouver des explications à cette trajectoire hors-norme, il faut sans doute remonter des années en arrière et à l’enfance du petit Kilian. Son père lui a sans doute transmis l’amour des cimes, lui qui était guide de montagne. A 3 ans, avec sa petite sœur, on pouvait les distinguer sur les pistes de ski de fond quinze kilomètres durant pour aller à l’école. D’une précocité affolante, Kilian Jornet gravit l’Aneto, point culminant de la chaîne des Pyrénées pour la première fois à l’âge de 4 ans, puis son premier 4000m à 6 ans. Cet amour du relief, sa maitresse d’école en a été la première témoin quand, devant un parterre d’élèves médusés, il annonce vouloir devenir compteur de lacs quand il sera grand (Courir ou Mourir, K. Jornet) et non policier ou bien vétérinaire.
Plus personne ne pourra stopper la folle trajectoire du Catalan. À 10 ans, l’Ultra-Terrestre traverse les Pyrénées sur les sentiers du GR 10 et du GR11 avant de s’orienter au lycée vers une spécialité ski-alpinisme. Il prend part à sa première Pierra Menta, mecque de la discipline, à l’âge de 18 ans et termine second de l’épreuve. Il la gagnera ensuite à quatre reprises.
Sa mentalité irréprochable l’a ensuite conduit vers d’autres horizons. « La vraie victoire, ça n’est pas d’arriver premier […] la vraie, est celle qu’on trouve au plus profond de soi-même, celle dont nous nous pensons incapables, mais qui finit pourtant par se produire ». (Courir ou Mourir, K. Jornet). Cette philosophie l’éloigne parfois des dossards pour honorer des défis plus personnels, mais pour mieux y revenir plus tard car il reste quand même un très grand compétiteur.
Les aventures extraordinaires du petit Kilian devenu grand
C’est en 2012 que l’autre vie de Kilian Jornet commence pour de bon. Alors âgé de 24 ans, il lance le projet Summits of my life qui consiste à gravir un certain nombre de sommets de la planète, si possible en améliorant au passage les records d’ascension. La folie, presque destructrice et inconsciente, s’empare alors du Catalan : Mont Blanc, Denali, Aconcagua (point culminant des Andes) et enfin son chef-d’œuvre de l’Everest. En effet, le 20 mai 2017, Jornet parvient au sommet de la plus haute cime du monde sans sherpa, sans cordes fixes et surtout sans oxygène supplémentaire. Non content de son retentissant exploit, il effectue une seconde ascension depuis le camp de base numéro 3 (6500m) dans les mêmes conditions.
Car, oui, l’Ultra-Terrestre est définitivement un homme à part. Il faut le voir régulièrement se filmer, parfois avec sa compagne Emelie Forsberg, prendre des risques insensés sur les fjords de leur Norvège d’accueil. En août 2024, il parvient à gravir les 82 sommets alpins de plus de 4000 m en 268 h pour un total de 1162 km. Le projet, baptisé Alpine Connections, a duré trois semaines et présentait un dénivelé positif de 75000m. En alternant escalade, trail, alpinisme et vélo, l’Espagnol signe peut-être ici l’exploit sportif le plus stratosphérique du XXIème siècle.
In a 19-day self-powered effort that involved running, mountaineering, and cycling, Kilian Jornet showed his skill in the mountains once again by climbing all 82 of the 4,000-meter peaks in the Alps during his Alpine Connections project: https://t.co/qEEyFj5hvR
— iRunFar (@iRunFar) September 2, 2024
Un coureur engagé aux convictions profondes
On ne peut pas refermer ce portrait de Kilian Jornet sans évoquer ses prises de position en faveur de l’environnement. Sensibilisé là encore dès sa plus tendre enfance, il n’a cessé de se remettre en question. Le cheminement prend forme en 2011 quand il déclare « ne pas comprendre comment on peut vivre entouré de ciment […]. Il est si difficile d’y voir le reflet de ce qu’a été la planète Terre avant de tomber aux mains des hommes » (Courir ou Mourir, K. Jornet). Des paroles aux actes, il crée sa propre fondation pour lutter contre la pollution et la sensibilisation au ramassage des déchets. Il prône une pratique écoresponsable du trail et en est même venu récemment à se contenter d’un voyage en avion par an, se considérant comme un trop grand destructeur de l’environnement.
Socialement aussi, le Catalan semble peser de tout son poids pour faire passer des messages. Quand Dacia devient le principal partenaire de l’UTMB en 2023, il appelle purement et simplement à boycotter la plus grande épreuve de trail du monde, largement suivi ensuite par d’autres élites comme Zach Miller.
Il est de ces hommes qui marquent leur époque. Par ses incroyables performances, ses aventures à la limite de l’irrationnel et son système de valeurs très vertueux, Kilian Jornet compte parmi ceux-ci. Et gageons que dans cent ans, son nom sera encore évoqué sur les sentiers du monde entier et même au-delà.


