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Football

Les faits divers du sport : Andrés Escobar, Capitaine fracassé

Jordane Mougenot-Pelletier

Publié le

El Día Francés

Drogue, meurtres, prostitution… Ce n’est pas le lancement d’Enquêtes Exclusives, c’est le programme des « faits divers du sport ». Dans cette série d’articles, nous vous proposons de plonger dans les liens intimes que tissent police, justice et sports. Aujourd’hui, l’assassinat d’Andrés Escobar. 

Escobars

La tragédie, c’est l’irrémédiable qui advient. La mort, la séparation, rien ne pourra empêcher que le pire survienne, et il survient toujours. Qu’Andrés Escobar, capitaine de l’équipe de football de Colombie ait été le 21 juillet 1994 relève de cela. But contre son camp ou pas, élimination au premier tour ou non. Andrés Escobar aurait été l’homme à abattre.

Il faut dire, aux oublieux, que la Colombie au milieu des années 1990 était ce qu’on pouvait faire de pire en matière de règlement de compte en tout genre. En particulier à Medellín, fief natal, professionnel et fatal d’Andrés Escobar, où son homonyme Pablo régnait en maître. En faisant passer le trafic de cocaïne à un niveau industriel, Pablo Escobar a transformé la Colombie en une guérilla urbaine géante. Les morts se comptent en milliers, les fonctionnaires sont promis à la corruption ou la mort et Pablo Escobar, en 1989, n’hésite pas à faire tuer trois des cinq candidats à l’élection présidentielle. Quand il est tué en décembre 1993, la quasi-guerre civile est doublée d’une guerre entre les cartels. Le lion est mort, les chacals se disputent l’empire comme dirait l’autre et c’est dans cette redéfinition du narcotrafic qu’Andrés Escobar va mourir.

Toqués du toque

Dans la nuit du 21 Juillet 1994, Andrés Escobar sort pour la première fois depuis que son équipe a été éliminée au premier tour de la Coupe du monde aux États-Unis. Outsider redouté, le jeu de la Colombie menée par Pacho Maturana fait l’admiration de beaucoup. De Gomez à Asprilla ou de Valderrama à Escobar, le toque colombien en impose. En éliminatoires, elle a passé 5 pions à l’Argentine à Buenos Aires. On imagine le groupe de poules à la portée de l’équipe sudam qui a reçu l’honneur d’être la favorite de Pelé pour la victoire finale. La Roumanie, les États-Unis et la Suisse, du menu fretin pour le jeu de possession et de passes courtes des Jaune et Rouge.

L’entrée en matière est poussive et la Roumanie du Maradona des Carpates aka Gheorge Hagi ramène la Colombie sur terre. 3-1. Personne n’est cependant tellement inquiet. On savait que ce match serait une finale de groupe. Les États-Unis hôtes et la Suisse tendre ne devraient pas poser autant de problème et la Colombie de se qualifier.

Californication

22 juin 1994, Rose Bowl, Pasadena (Californie). 34ème minute de jeu, les Américains solides ne s’en laissent pas conter par des Colombiens grippés. Il faut dire qu’il y a de quoi être tendu. Le sélectionneur Maturana a reçu entre les deux matchs des menaces de mort pour ne pas faire jouer Gabriel Gomez. L’attaquant star Faustino Asprilla lui aussi est menacé. Ambiance.





Les 93 000 spectateurs du Rose Bowl voient débouler, à la 34ème minute donc, John Harkes sur le flanc gauche. Le capitaine états-unien centre vers Earnie Stewart. Andrés Escobar veut couper la passe, tacle. Il trompe son gardien et marque contre son camp. États-Unis 1 Colombie 0. Les Cafeteros ne s’en sortent pas, les USA enfoncent le clou. Score finale 2-1. Outsider deux semaines auparavant, la Colombie est éliminée au premier tour. Qu’importe qu’elle gagne 2-0 contre la Suisse et que son capitaine Escobar soit ce jour-là l’homme du match.

Chevalier des terrains

La 21 juillet 1994, donc, Andrés Escobar sort malgré les conseils contraires qu’il avait pu prodiguer à certains de ses coéquipiers. Rentré très vite à Medellín après la compétition, il avait déclaré en interview : « Dans le football, au contraire des combats de bêtes sauvages, la mort n’existe pas. Personne ne meurt, personne ne se fait tuer. Il n’y a que le plaisir ». Pense-t-il que sa réputation de chevalier des terrains plaidera pour lui ? Pas sûr, Andrés Escobar croit en ce qu’il dit, tout le monde à l’époque le suit. Peut-on imaginer qu’on tue un footballeur pour un CSC ? Encore moins un grand seigneur qui n’hésite pas à faire le bien autour de lui, à distribuer nourriture et jouets, à être le garant d’une forme d’intégrité morale.

Pourtant, quand il arrive au bar El Indio à Medellín, les chosent tournent rapidement au vinaigre entre Escobar et des clients déjà attablés. Les frères Gallon, propriétaires d’une entreprise de transports connus pour entretenir des liens avec le narcotrafic, invectivent de loin celui qui aurait dû devenir joueur de l’AC Milan la saison suivante : « Traître, Andrès, traître ! ». La soirée commence avec un pneu crevé. Escobar laisse couler. Accompagné de Galeano, la compagne de celui-ci et de la Docteur Pamela Cascardo, appelée à devenir la sienne, le capitaine cafetero ne veut pas d’esclandre. Quand il sort et trouve sur le parking les deux frères, il décide d’aller leur apprendre les bonnes manières. A la méthode de Don Andrés, c’est-à-dire par la parole et leur demandant de le respecter. Les deux hommes répondent : « Tu ne sais pas à qui tu parles ! ».

« Gol ! »

Entendant qu’on s’explique, Humberto Muñoz, chauffeur des Gallon, sort de la camionnette dans laquelle il attendait. Il s’approche d’Andrés Escobar et lui tire dans le crâne. A chaque coup de feu, Muñoz crie « Gol ! ». Il y en aura 6. On arrête l’homme le lendemain, l’émoi national est immense, 80 000 personnes défilent. L’écho international est à l’avenant. Jugé en juin 1995, Humberto Muñoz est condamné à 43 ans de prison. Il sort en 2005 pour bonne conduite.

Lors de son procès et durant toute l’enquête policière qui a précédé, le tueur a juré ne pas savoir sur qui il tirait. Les « Gol ! » ne devaient être qu’un gimmick. Ses patrons, eux, font jouer leurs relations et s’en tireront sans mal. Aujourd’hui, on sait grâce à l’enquête de la police colombienne qu’Andrés Escobar n’est pas mort à cause d’un contrat mis sur sa tête. Même si ça n’aurait été qu’une question de temps. Muñoz n’a fait qu’accélérer le processus et parachever la provocation de ses patrons.

Dans une interview donnée à El Espectador, Le Monde colombien, le procureur Jesus Albeiro Yepes en charge de l’affaire révélait en 2014 que des cartels concurrents avaient misé gros sur le parcours de la Colombie à la Coupe du monde 1994. Celui qui pour qui bossaient les Gallon avait parié que les Cafeteros atteindraient la phase à élimination directe. D’autres que la Colombie sortirait rapidement.

Dans les deux cas, Andrés Escobar était un homme mort. Où la tragédie va-t-elle se nicher…

JMPPMJ

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