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Patinage artistique

Les faits divers du sport : Tonya Harding, l’envers de l’Amérique

Jordane Mougenot-Pelletier

Publié

le

Andreas Altwein / DPA / AFP

Drogue, meurtres, prostitution… Ce n’est pas le lancement d’Enquêtes Exclusives, c’est le programme des « faits divers du sport ». Dans cette série d’articles, nous vous proposons de plonger dans les liens intimes que tissent police, justice et sports. Aujourd’hui, Tonya Harding et l’agression de Nancy Kerrigan. 

La teinture de Didier Gailhaguet

Le patinage artistique c’est la grâce, l’élégance et la légèreté. Des corps qui glissent et s’élèvent, tourbillonnent. Le patinage artistique serait un temple élevé au culte du corps adolescent emmailloté de rose et de paillettes. Un sanctuaire que juges impartiaux et vigilants et un public fair-play et esthète protègent du mauvais goût, de la vulgarité et des bassesses.

Au vrai, il n’a pas fallu attendre les déboires de la Fédération Française des Sports de Glace pour que l’image en prenne un bon coup dans le patin. Didier Gailhaguet, ses teintures et ses amitiés ont certes fini de ternir la crédibilité d’un sport qui, entre deux affaires de juges corrompus, n’en avait pas besoin. Mais le vertige est plus ancien. Il a 26 ans.

« La jambe droite. Tu te souviendras ? »

6 janvier 1994, Detroit (Michigan). Intérieur nuit. Nancy Kerrigan en a fini de son entraînement quotidien. Robe blanche, patins aux pieds, elle s’en retourne aux vestiaires. Derrière elle, des pas rapides. Bientôt, l’homme aux pas rapides est derrière elle. Il a une barre de fer à la main. Il lui assène un coup sur la jambe droite, sa jambe d’appui. Nancy Kerrigan s’écroule, on accourt. Des caméras de télévision, arrivées en hâte comme toujours aux États-Unis, filment Nancy Kerrigan qui hurle : « Pourquoi ? Pourquoi ? ».

« La jambe droite. Tu te souviendras ? ». Il a fallu lui répéter longtemps, pour être sûr qu’il n’oublie pas. Il faut dire que Shane Stant est loin d’être ce qu’on fait de plus génial en matière de criminel. Et encore, criminel, il faudrait s’entendre. Le double S serait plutôt du genre petite gouape. Une manière de magouilleur redneck, plus pied nickelé que génie du mal. Faux air de Channing Tatum dans Foxcatcher, Shane Stant n’en a pas fini de faire capoter un plan déjà aussi huilé que la bicyclette d’Eugène Christophe. Il oublie sa carte bancaire, doit retourner à Portland (Oregon). Arrivé à Boston (Massachusetts), il rate Nancy Kerrigan plusieurs fois. Médaillée olympique à Albertville, championne nationale de danse sur glace, Nancy Kerrigan était à l’époque aussi manquable qu’un gnou dans un supermarché. Finalement, la championne s’envole pour Detroit (Michigan). Stant, lui, doit se taper 20 heures de bus pour retrouver sa cible et la patinoire Hamar où il pressera son pas dans le vestiaire.

Les complices de Tonya Harding

Eckardt Smith et Stant. Crédits photo : Paris Match

Venger Tonya Harding

« La jambe droite. Tu te souviendras ? ». Il s’en est souvenu. Certainement grâce à l’insistance têtue de Jeff Gilloly, (petit) cerveau de l’opération. Avec Shawn Eckardt, garde du corps, et Dereck Smith, oncle de Stant, il a mis en place ce plan pour bousiller le genou et la carrière de Nancy Kerrigan. Des fans jaloux à la Mark Chapman ? Des déséquilibrés à la recherche de leur moment warholien de gloire ? Rien que des minables qui cherchent à venger leur pouliche, Tonya Harding, de sa meilleure ennemie et principale rivale. Gilloly est son ex-mari, toujours compagnon. Eckardt son garde du corps.

La rivalité entre les deux championnes est aussi proverbiale que celle entre la brune et la blonde de cinéma. Nancy Kerrigan est tout ce que l’Amérique rêve. Famille nombreuse et origines modestes ; chez papa et maman jusqu’à 24 ans et toute dévouée à son travail. Nancy Kerrigan est la personnification d’une Amérique qui s’espère intemporelle. Tonya Harding est tout ce que le pays espère mettre sous le tapis. La classe laborieuse grande gueule qui fume et qui boit, qui se marie aussi vite qu’elle jure. L’une est fine, élancée ; l’autre est râblée, puissante. Poussée sur la glace à 4 ans par une mère aussi aimante qu’un cadenas de prison turque, Tonya Harding entend toute son enfance qu’elle coûte cher. L’histoire raconte que sa mère ne la laissait pas aller aux toilettes pendant ses heures de patinage au prétexte que c’eut été une perte d’argent.

Triple-axel

L’argent, c’est ce qui motive les deux jeunes femmes. C’est ce qui motive en fait tous les patineurs de cette époque. Sport populaire par excellence, les athlètes pensent aux sponsors et aux contrats que leur vaudront les médailles olympiques. Sur ce point, Tonya Harding a le mérite de la clarté. Après son titre de championne des États-Unis en 1994 : « Tout ce à quoi je pense, honnêtement, ce sont les billets verts ». Nancy Kerrigan, elle, patine pour l’amour du sport, la beauté du geste et l’allégresse de la compétition. Les sponsors, les contrats qui s’amoncellent et les 60 dates de gala après les JO n’ont rien à voir là-dedans.

Les Jeux Olympiques de Lillehammer, c’est précisément ce que Stant, Eckardt et Gilloly ont (plus ou moins) en tête. Il faut que Tonya remporte là-bas une médaille, si possible d’or. Pour ça, il faut écarter sa principale rivale. Sur la glace, pourtant, il ne devrait pas y avoir photo. Kerrigan a pour elle la grâce et l’élégance. Mais Harding, à l’instar de Surya Bonaly, une puissance et une technique implacables. En 1991, elle est devenue la première américaine à claquer un triple-axel. Nancy Kerrigan enchaîne malgré tout les meilleurs résultats que Tonya Harding, moins régulière. Elle est surtout moins consensuelle auprès des juges. Ses tenues de bric et de broc qu’elle bricole ou les morceaux de rap passent fatalement moins bien que les musiques patriotiques choisies dans « Né un 4 Juillet » et les tenues diaphanes de Kerrigan.

Nancy Kerriga, victime de l'assaut de Tonya Harding

Nancy Kerrigan, petite fiancée de l’Amérique

Pour 20 millions de dollars

Qualifiée pour les JO après qu’elle a remporté le championnat national, Tonya Harding ne s’attend pas à y rencontrer Nancy Kerrigan. Pourtant, Shane Stant, que le FBI a fini par cueillir dans une chambre d’hôtel, n’a pas été assez radical. Pour tout genou (« la jambe droite. Tu te souviendras ? ») cassé, il n’a laissé Nancy Kerrigan qu’avec un vilain hématome. Alors que les enquêteurs remontent vers Gilloly, ils ne parviennent pas à prouver la culpabilité de Tonya. Mieux, Harding et son avocat obtiennent de la fédération américaine de la laisser disputer les JO. Leur argument est, il faut le dire, pour le moins solide : 20 millions de dollars. Ce qu’il leur en coûtera pour empêcher Tonya Harding de tenter de remporter une médaille d’or en Norvège. La fédération cède.

C’est sur la glace que Kerrigan et Harding se retrouveront pour les séances d’entrainement que le CIO exige toujours communes depuis Coubertin. Dans les vestiaires, on voit Nancy enfiler la même robe blanche que celle qu’elle revêtait quand Stant lui a raté le genou. A l’occasion, on entend dire : « Elle ne s’en tirera pas comme ça ». On entend aussi des commentaires plus contrastés sur la petite fiancée de l’Amérique. Surya Bonaly d’y aller de son commentaire : « Après tout ce qu’elle a fait à Tonya… ». La magie du silence, des phrases qu’on ne finit pas et des points de suspension. On saura plus tard pour les patins dévissés, les lames désaffutées et les lacets cassés.

Tonya Harding et le goût des années 1990

Tonya Harding et le goût des années 1990

Les lacets de Tonya Harding

Les lacets, c’est ce que Tonya Harding a oublié à Portland (Oregon). Des lacets spécialement longs qui sont les seuls qui conviennent à son style de patinage. Quand elle s’en aperçoit, il est trop tard et toute sa concentration se perd dans un vestiaire qu’on chamboule en vain pour les retrouver. Sur la glace, ses deux énormes erreurs lui coûtent cher. Elle finit huitième. Nancy Kerrigan est sur la boîte. Quelques semaines plus tard, Tonya Harding est condamnée par la justice à 100 000$ et 500 heures de travaux d’intérêt général pour faux témoignage. Une somme payée par la parution de la sextape de sa nuit de noces avec Gilloly.

Tout est bien qui finit bien pour Nancy Kerrigan ? Pas vraiment. Déjà, sur le podium à Lillehammer, elle se plaint du retard pris par la championne olympique Oksana Baiul : « Pourquoi elle se maquille ? De toute façon, elle va venir ici et chialer encore. Qu’est-ce que ça peut faire ? ». L’Ukrainienne attendait que les officiels trouvent la cassette de son (nouvel) hymne national. Ensuite, ses critiques des juges qui ne lui ont accordé que la deuxième place. Finalement, quelques jours plus tard, elle s’attaquera au symbole le plus inattaquable des États-Unis. Dans la parade de Disney, assise à côté de Mickey, celle qu’on surnomme encore Blanche-Neige se laisse aller. « C’est tellement ringard. C’est tellement débile. Je hais ça. C’est le truc le plus ringard que j’ai jamais fait ».

La tournée de 60 dates est annulée. Nancy Kerrigan prend se retraite. Tout est bien qui finit bien.

JMPPMJ


Journaliste/rédacteur depuis mai 2018 - Dans mon sang coule à la fois le feu des penne à l'arrabiata et la glace du Grand Colombier. Amoureux des belles lettres et des Talking Heads, je supporte un club olympique. Intéressé par les relations qu'entretient le sport avec la société, je m'intéresse autant à Marc Cécillon qu'à Pep Guardiola, à Tonya Harding qu'à Philipp Roth. Enfant des 90's, on ne me fera pas croire qu'il y a eu plus beau à voir depuis Zinédine Zidane, Marco Pantani et Pete Sampras. La béchamel est une invention du diable, la Super Ligue aussi.

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