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Athlétisme

Teura’itera’i Tupaia : « J’ai senti que je revivais »

Etienne Goursaud

Publié le

Teura’itera’i Tupaia : "J'ai senti que je revivais"
Photo Icon Sport

ATHLÉTISME – Entretien avec Teura’itera’i Tupaia, qui a créé la sensation, en s’emparant du record de France du javelot (86.11 m) à Fontainebleau. Il revient sur cette performance et ce concours historique pour les lancers et l’athlétisme français. Qui intervient après deux ans de galères où il a enchaîné les blessures. Il revient sur le déclic qui a amené cette performance et la suite de sa saison. 

Teura’itera’i Tupaia : « Quand je vois que je réalise les minima, c’est la folie »

Est-ce que tu peux nous raconter ton concours et ce jet à Fontainebleau ?

Teura’itera’i Tupaia : Dès l’échauffement, je me sentais super bien. J’ai senti que je pouvais faire quelque chose. En sachant qu’avec le travail qu’on a fait en début de semaine sur les courses d’élan et les trajectoires, je me suis dit que si j’arrivais à lier les deux sur le concours, je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas une performance. Mais 86 mètres, je ne m’attendais pas à ça. Je m’attendais plutôt à faire 79 ou 80 mètres.

Tu mords le premier essai qui est déjà à plus de 80 mètres. C’était déjà bien parti…

Je me lance dans ma course d’élan, je vois partir le javelot. Mais je mords. Là, c’est une frustration, mais aussi une motivation. Je me dis que je suis capable d’envoyer le javelot loin. Que j’ai juste à reculer mes marques, pour être plus à l’aise dans ma course et moins dérangé par la ligne. Je vois le javelot planer et avant même qu’il touche le sol, je le vois aussi longtemps en l’air. J’éclate de joie.

Quand tu apprends la mesure, cela doit être la folie ?

Exactement. Quand je vois le résultat s’afficher, dans ma tête, je me dis directement « minima olympiques »…

Plus que le record de France ?

Oui ! Sans mentir, je ne pensais pas trop au record de France, car je savais que si j’avais les minima olympiques, j’avais le record de France. L’objectif, c’étaient vraiment les minima olympiques. Et quand je vois que je les réalise, je ne saurais même pas dire. Cela a été compliqué pour moi depuis le début de l’année. Et sortir la performance dès la première compétition officielle estivale, c’est merveilleux.

 

Teura’itera’i Tupaia : « Aller le plus loin possible aux Jeux »

Est-ce que tu as senti un engouement autour de ta performance ?

Quand même et cela fait du bien de voir que le javelot a été mis un peu plus en avant. Voir que des gens nous mettent en avant. Il y a tellement d’engouement autour des coureurs et nous les lanceurs, on est parfois mis de côté pendant les compétitions. Et là, avoir la tribune autour de moi pendant la compétition, cela fait du bien.

Cela fait deux ans que tu galères avec les blessures. On imagine ton soulagement de faire un concours qui correspond à ta valeur.

Exactement. En sachant qu’avant le concours, mon coach me dit : « Tu n’es pas à ta place, retrouve ton rang ». Le fait que cela sorte, c’est une récompense qui remet tout en jeu. Les deux années de galère, suite à diverses blessures. Cela montre que je n’ai jamais lâché, que j’ai toujours cru en ce que je voulais. C’est doublement bénéfique pour moi. Tu sors des championnats d’Europe espoirs, tu bats le record de France espoirs, tu fais médaille. Derrière, tu te blesses, tu perds six mois. C’est long. Pour une double entorse. Le moral est plombé. Tu reprends la compétition, tes pointes n’accrochent pas la piste, tu te fais une élongation de 8 centimètres au mollet, tu te dis : « Il est où le problème ? ». Derrière, tu te crée une faiblesse, des déréglages. Et j’ai mis un an et demi à m’en remettre.





C’est un vrai changement de dimension. Tu entres dans le top 6 mondial. Tu es qualifié pour Paris. Est-ce que tu t’es fixé des objectifs pour la suite de la saison ?

On se fixe des objectifs depuis le début. Le premier est fait. Comme tout sportif, on veut encore aller plus loin. Et monter sur la boîte. Je ne fixe aucune limites. Si je peux intégrer la finale, j’intègre la finale. Si je peux aller plus loin, j’irai plus loin. Le but, c’est de ne pas faire de la figuration. Mais sans me mettre trop de pression.

Tu es en forme fin mai. Comment vas-tu gérer ta préparation, pour être en forme début août ?

Je vais rester sur mon pic de forme jusqu’au championnats d’Europe qui se déroulent à Rome dans deux semaines. Ensuite, je vais repartir sur un cycle plus foncier, pour « casser » la dynamique actuelle. Si je reste avec une telle forme pendant deux ou trois mois, mon corps va exploser. Et c’est là que les blessures peuvent venir. Ce n’est pas le but. On va « redescendre » niveau explosivité pour refaire du jus. Et repartir ensuite sur un cycle de préparation des Jeux.

Teura’itera’i Tupaia : « Le déclic s’est fait un mois avant la performance »

Il y a eu un déclic, pour que tu sortes ce jet à 86 mètres ?

Le déclic s’est fait à peu près un mois avant. Je suis allé voir un ostéopathe qui a fait une formation sur la méthode Allyane (NDLR : Ils décrivent leur méthode qui « associe l’imagerie mentale à la proprioception et aux sons de basse fréquence pour accélérer le retour à la motricité des patients », d’après leur site officiel). Je me sentais fort physiquement. Mes performances en musculation étaient bien plus fortes que l’année de mon record. Mais je sentais qu’il y avait un problème au niveau de l’épaule. Je vais tout essayer pour que cela aille mieux. J’ai suis allé voir cette personne en me disant : « Pourquoi pas même si cela a un coût ».

Derrière, directement, je retrouve des trajectoires. Il me remet en place l’épaule. Je ne sens plus de gène, plus de douleurs. Les semaines qui suivent, tout se passait bien, mon coach était impressionné. Mes trajectoires cet hiver, étaient catastrophiques. Je n’arrivais pas à bien lancer. Cela a tout changé. On a continué à travailler, on a été en stage. Même pendant les stages programmés en avril, j’ai senti que je revivais. Je revoyais des javelots partir loin à l’entraînement. En sachant que je ne suis pas le plus fort à l’entraînement. Je n’ai pas cette adrénaline, contrairement à la compétition, où j’arrive à me transcender.

Les lancers sont assez en verve en ce moment, il y a eu ce concours de disque en Martinique. Est-ce qu’il y a, même si ce n’est pas la même discipline, une émulation ?

On s’encourage beaucoup. Ces personnes-là, j’étais avec eux en sélection quand j’étais plus jeune. Être avec eux dans des sélections séniors, c’est doublement bien pour nous. On est encore là chez les grands.

C’est la génération Europe Espoirs de Tallinn en 2021…

Exactement !

Tu penses que les différentes performances peuvent mettre en lumière les lancers ?

Cela peut rester compliqué. Comme cela peut nous mettre en lumière. J’ai pu voir l’engouement autour de moi, après cette performance. Je me dis qu’on commence à monter et nos disciplines deviennent un peu plus connu au fur et à mesure des compétitions et des performances. Et c’est doublement bien pour nous.

Teura’itera’i Tupaia : « J’ai pu financer des stages avec la cagnotte »

Tu fais partie des athlètes qui ont lancé une cagnotte.

(Il coupe) Après le record, certains ont encore participé (rires).

Est-ce que cela t’a aidé dans ta préparation ?

Cela m’a beaucoup aidé. J’ai pu financer des stages. Un premier stage d’un mois et demi à Tahiti et en Nouvelle-Zélande. J’ai pu aller voir Didier Poppe, un entraîneur français, mais connu à l’international. Tom Reux a fait un long stage avec lui. Ce gros stage a eu un coût et a pris toute la cagnotte quasiment (NDLR : elle était de 2700 € avant les minima, 2900 € depuis). Ensuite, cela a financé les soins d’ostéo, de kiné. Par la suite, j’ai pu faire un stage en avril, avec le reste de la cagnotte. J’ai la chance d’avoir de l’aide de mon club et de ma région.

Tu penses que tu aurais pu faire ton jet sans cela ?

Je ne sais pas du tout, difficile comme question. Cela a forcément servi et joué un rôle. À partir du moment où tu fais cela, ce genre d’engagement, tu as envie de paraitre cohérent à la fin. C’est aussi un stress, car tu ne veux pas décevoir les gens qui ont cru en toi et ont mis de l’argent sur toi. J’ai de la chance, ma cagnotte a bien marché. Mais pour d’autres, la cagnotte a explosé. Je n’aimerais pas être à leur place. Avoir une telle somme, cela met deux fois plus de pression. Je sais que j’en ai eu et j’aurais été dégoûté si j’avais déçu ces gens. Même s’ils m’ont aidé de bon cœur. Mais, pour faire la cagnotte. Tu vas quémander de l’argent et c’est dur au début. Mais une fois que tu l’as accepté, c’est là que vient le stress de la cagnotte. Et que tu te dis qu’il faut y aller.

Tu parles de stress, mais voir qu’il y a des gens qui te soutiennent dans ton projet, est-ce que cela t’a apporté de la force ?

Oui et je me suis servi de ce stress pour en faire une force. Je n’avais pas le droit de faire une cagnotte et ne pas me donner à fond. Si je n’avais pas été aux Jeux, je n’aurais rien eu à regretter, car je me suis donné à fond. Et tout mis de mon côté pour y arriver.

Teura’itera’i Tupaia : « Au fur et à mesure des jours qui passent, je commence à réaliser »

Tu as parlé de tes aides, est-ce que tu vis de ton sport ?

Pas du tout (rires). Je fais des études et j’avais un contrat pro avenir avec la FFA, suite à ma médaille aux championnats d’Europe espoirs et mes 80 mètres. Mon contrat s’est arrêté en mars. Je n’ai plus que ma bourse et l’argent de mes parents.

Tu as pensé à arrêter ?

Pas du tout. Dans ma tête, c’étaient les Jeux. C’était le seul objectif. Mon entraîneur me parlait de championnats d’Europe où d’autres choses. Je m’en fichais, je voulais les JO. Car si j’ai les JO, automatiquement, j’ai tout derrière.

Arrives-tu à te dire que tu vas faire les JO, et réaliser un rêve que beaucoup ont ?

Au début, pas trop. Quand j’ai fait la performance, je ne réalisais pas trop ce que cela allait avoir en termes d’impact. Au fur et à mesure des jours qui passent, je commence à réaliser (rires).

Tu es de Tahiti, qui va avoir des épreuves lors des JO. Cela représente quoi pour toi ?

C’est une image en plus pour la Polynésie et notre île, de voir quelqu’un en équipe de France aux JO de Paris.

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