Alexandra Tavernier : « L’égo avait été touché »
ATHLÉTISME – Interview avec la championne de France du marteau à Albi, Alexandra Tavernier, qui sera du voyage aux Mondiaux de Budapest. La multiple médaillée internationale est revenue à un excellent niveau, après deux ans de galères suite à sa 4e place aux JO de Tokyo.
Alexandra Tavernier : « J’ai commencé l’année avec une fracture du plateau tibial »
Ce titre national doit être un sacré soulagement.
Il faut savoir que j’ai commencé l’année avec une fracture du plateau tibial. Je n’ai pas pu faire d’hiver. Qui dit pas d’hiver, dit pas de volume et dont-c pas d’endurance. J’ai eu beaucoup de mal à revenir. Car j’ai perdu six centimètres de tour de cuisse. Avec le genou atrophié et tout ce qui va avec. J’ai dû m’arrêter huit semaines. À cela s’ajoutent six semaines de récupération.
L’équipe est neuve, on a changé un peu le départ. C’est une année spécifique avec des nouvelles choses. Même après quinze ans, on continue de mettre de la nouveauté. Il y a une semaine (avant les élites), j’étais encore 35e au ranking. Et je ne partais pas aux championnats du monde. On s’est fait un joli périple, avec six pays en cinq jours. Donc, je suis heureuse d’être devant vous et vous dire que je suis bien contente d’être là. D’être championne de France et partir aux Mondiaux et défendre le maillot de l’équipe de France. Ce n’était pas gagné au début de l’année.

« Je suis entraînée par mon frère »
Quelles sont les nouveautés ?
Je suis toujours entraînée par mon père, mais à cela s’ajoute mon frère (NDLR : Hugo Tavernier, son jeune frère lui-même lanceur de marteau). On a découvert qu’il était très bon en technique et qu’il avait une perception du marteau qui était assez hallucinante. Ce n’est pas loin du génie. C’est dur au début de se dire que c’est le petit frère, qu’il a six ans de moins et moins d’expérience. Mais quand on a un mec qui est bon et qui ose dire : « Tais-toi et fais ce que je te demande », eh bien, il faut prendre ce qu’il y a à prendre. Il est bon, je le prends, point final. Je pense qu’il me coachera à 80 % l’année des JO. Tout en continuant à lancer lui-même.
La compétition à Madrid a dû être un sacré déclic ?
Le vrai déclic a été les championnats d’Europe par équipes au mois de juin. Une compétition que je n’ai pas faite. L’égo a été touché. Je n’ai pas honte de le dire, l’athlétisme reste un sport individuel, malgré l’équipe de France. Cela m’a fait du bien de me dire : « Merde, je n’ai pas été prise et je vais me bouger le cul pour que ce soit moi la prochaine fois« . Même si je suis ravie de la jeunesse qui émerge et que je n’ai aucune animosité. J’avais envie de montrer qu’à bientôt 30 ans, j’étais encore là. Une femme comme Mélina Robert-Michon, on ne lui pose pas la question. J’aimerais qu’on fasse pareil avec moi.
Alexandra Tavernier : « Je suis sur des bases de 76 mètres à l’entraînement »
Est-ce que l’égo peut suffire pour aller chercher les mètres qui manquent pour jouer un podium aux Mondiaux ?
L’égo m’a permis de passer de 68 mètres à 72,47 mètres. Après, je n’ai pas non plus un égo surdimensionné et l’égo à ses limites. Le reste, ce sera la préparation et la technique. On va préparer le championnat de la meilleure des manières. On ne court plus après une qualif.
Le traumatisme des JO est encore là ?
Je n’ai pas lancé aussi loin depuis les JO de Tokyo. Le traumatisme est forcément là. Cela fait deux ans maintenant.
Est-ce que tu sens que tu as les minima pour Paris 2024 ?
Je suis sur des bases de 76 mètres à l’entraînement. J’ai envie de faire ces minima au premier essai de la finale des championnats du monde. Ou au deuxième (rires).

Il y a des jeunes qui émergent dans ta discipline.
Oui et c’est tant mieux. Paris, ce sera sans doute un peu court pour elles. Mais il y a les JO 2028 et 2032. Il faut dynamiser le truc.
Cela t’aide à te motiver à l’entraînement et en compétition ?
Pas vraiment, car je fais mon concours. Il y a quelques années, j’aurais dit oui. Mais on évolue et on voit les choses différemment. Oui, il faut se servir de cette émulation, mais je me concentre sur moi pour faire la performance. Il faut se créer ses propres opportunités.
« La 4e place de Tokyo n’est pas totalement digérée »
Tu as connu pas mal de galères dans ta carrière. Est-ce que tu sais les appréhender désormais ?
Non, car elles ne sont pas pareilles. Là, il y a encore eu beaucoup de choses à gérer. Les années d’avant, c’étaient des creux. Je fais une médaille et je me dis : « C’est dur de gérer une médaille ». Il y a la pression qui s’accumule. Tu fais des performances un peu plus moyennes, il y a moins de résultats. Là, je ne sortais pas d’une performance moyenne, je ne pense pas que 4e des JO, ce soit moyen. Même si on ne l’a toujours pas digéré. Il y a eu des problèmes avec l’ancien coach, des problèmes avec la fédération. On ne peut pas comparer.
Le niveau mondial a encore augmenté depuis Tokyo, il faudra faire un record de France pour glaner une médaille à Budapest ?
Record de France ? Non. Je me trompe peut-être, mais 74.80 m, cela peut le faire. On est une année pré-olympique, avec des filles qui ont fait leurs minima et qui sont tranquilles. Après, je pensais qu’avec cette performance, cela suffisait pour Tokyo et cela n’a pas été le cas.
Alexandra Tavernier : « J’arrive à m’autoconditionner pour quelque chose de moins grand »
C’est vrai qu’à Tokyo, tu fais une grande performance.
Les autres filles ont toutes fait leur season best le jour J. Moi, je suis à trente centimètres de mon record et je suis la première à repartir sans rien. Cette année-là, je me suis levée tous les jours en me disant : « Médaille, médaille, médaille ». Du coup, on fait quoi quand on arrive le jour de la compétition et qu’on est 4e ? Après s’être dit toute l’année que je ferai médaille. On s’est conditionné – ce qui était très bien – pour au final, que je reparte juste avec mes larmes. C’était compliqué. Je ne ferai pas pareil pour Budapest. On évolue. Je travaille avec de l’EMDR, qui est du conditionnement avec les yeux, un mouvement, un mot. Cela permet d’amoindrir un traumatisme. Je fais cela avec une psychologue à proximité de chez moi. J’ai beaucoup plus de bouteille maintenant et j’arrive à m’auto-conditionner pour quelque chose de moins grand.
Il y a deux ans, on avait évoqué la reconnaissance des lancers en France. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
(Elle rigole). Cela fait deux ans que je ne fais pas de performances, donc je n’en sais rien. La France aime l’athlétisme. On le voit dans le plateau, on a des applaudissements. Quentin Bigot a ouvert des portes avec sa médaille. Manuela Montebrun également. Mélina Robert-Michon aussi. À nous de faire des performances pour mettre encore plus en lumière les lancers. Oui, il y a eu de l’amélioration. Mais je ne vois pas un stade qui s’arrête totalement de bouger, parce qu’un athlète rentre sur le plateau de marteau. On n’a pas non plus les animations comme les coureurs de 100 m. Lors du meeting Diamond League de Paris, on s’est arrêté au total pendant 36 minutes, durant notre concours, pour tous les départs de courses. 36 minutes sur un concours d’une heure et demie.
Tu te considères comme une leader de l’équipe de France ?
Ce serait prétentieux de dire cela. Disons que j’ai un palmarès et beaucoup de sélections. Je pense être là au niveau du professionnalisme. Il faut demander aux jeunes ce qu’ils en pensent. Je ne peux pas répondre à leur place. Mais il y a quelque temps, on me demandait si je faisais partie de l’encadrement médical. Je crois que cela répond à votre question. Non, je ne suis pas kiné (rires).


