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Gabriel Debru : « Quand on gagne Roland à 16 ans, on se dit que ça peut aller hyper vite, mais c’est difficile »

Tom Compayrot

Publié le

Photo Icon Sport

TENNIS – Vainqueur de Roland-Garros et ex-n°1 mondial chez les Juniors, Gabriel Debru s’est lancé chez les professionnels il y a maintenant deux ans. À 18 ans, il a déjà deux titres en Challenger et un meilleur classement actuel de n°265 mondial. Présent à l’Open de Vendée de Mouilleron-le-Captif (Challenger 100), la jeune pépite du tennis français est revenue avec nous sur son début de carrière, les changements techniques, tactiques et de coaching qu’il a effectués, et enfin son futur.

Gabriel, est-ce que tu peux déjà nous raconter le match d’hier [défaite 6/3 6/2 face à Lucas Pouille] ? Et l’état de forme dans lequel tu es arrivé ici à Mouilleron-le-Captif ?

Le match d’hier est un peu compliqué à vivre. Forcément, je joue un mec qui est sur dur depuis, avant l’US Open. Moi, j’ai deux semaines de préparation et pas de match, donc aucun repère. Lucas a très bien joué. En fait, il était au-dessus de moi, on peut le dire. 6/3 6/2, il n’y a pas forcément eu de match. J’ai essayé de faire de mon mieux, mais je manque de repères. J’ai mis du temps à les trouver sur terre battue cette année, donc je ne m’attendais pas à les retrouver en un match sur dur directement. Je sais que ça va prendre du temps. Il faut que je sois prêt à encaisser, à moins bien jouer au début, à peut-être repasser par une période un peu plus compliquée en repassant sur dur.

Après, je ne doute pas. À l’entraînement, je suis capable de faire de très bonnes choses, je me sens très bien. Maintenant, il faut que j’arrive à trouver des repères de match. Ce n’est pas du tout le même sens tactique, ce n’est pas du tout la même façon de penser que sur terre battue. Sur terre, il y a beaucoup plus de possibilités, on peut varier beaucoup plus, faire des kicks, du décalage coup droit, jouer trois fois bombé sur le revers… Sur dur, il y a moins de réflexion. En fait, ce sont des zones très précises. Il faut servir et faire une première frappe, ou retourner et faire une première frappe, et prendre le lead le plus tôt possible. Encore plus sur une surface comme le parquet, où ça rebondit très peu, la balle reste réellement basse. Et c’est ce que Lucas a vraiment bien fait.

Et comment abordes-tu le dur à l’avenir ? Parce que pour l’instant, tous tes gros résultats sont sur terre battue. En plus tu t’entraînes beaucoup sur dur à l’académie Piatti non ?

Le dur, de toute façon, c’est la surface sur laquelle il y a le plus de tournois dans l’année. Même si la terre commence à en avoir beaucoup, ça reste moitié-moitié. Limite, c’est quoi ? 45% et 45%, et 10% de gazon… Donc forcément, mon jeu doit s’améliorer sur dur. Après, je ne m’inquiète pas parce qu’à l’entraînement, je suis capable de très bien jouer. J’ai fait des sets d’entraînement à Monaco où j’ai battu des joueurs qui étaient top 30. Mais forcément, j’ai besoin de repères, de matchs, de confiance sur dur. La terre et le dur, ce n’est pas pareil, ce n’est pas le même sens tactique, pas les mêmes intentions.

Je sais déjà que j’ai un plan de travail sur dur que j’essaie de mettre en place, que j’ai travaillé. Forcément ça passera par plus d’agressivité déjà. Je pense que tout le monde le sait, je dois faire un travail sur les services et premières frappes. J’arrive très bien à le faire à l’entraînement, en étant très agressif, en prenant la balle tôt, en jouant à plat, en montant en filet. Après le match contre Lucas, je suis allé retaper et j’ai essayé de faire du travail sur ça, et c’était mieux déjà. Maintenant, il faut que je continue jusqu’au prochain match et au prochain tournoi.

Tu sens que tu as progressé quand même depuis que tu as rejoint l’académie en janvier ? Sur le plan tennis, sur le plan mental…

Oui ! Déjà, je pense qu’on a pu le voir sur terre battue, avec certains matchs où ça jouait très bien. J’ai fait beaucoup de tournois cette année, par choix. J’ai fait mes deux premiers tournois de l’année aux États-Unis. Après, je suis revenu parce que je ne sentais rien, ce n’était pas bon. Puis j’ai fait un bloc de six semaines d’entraînement en début d’année avec six heures par jour, ce n’était pas marrant [rires]. Je suis revenu à Murcia [Challenger sur terre battue en mars], en ayant complètement changé ma technique. Mon style de jeu aussi, parce que forcément, tu changes ta technique et ton positionnement sur le court, c’est complètement différent. Mon jeu était robotisé. On pouvait le sentir en me voyant. C’était vraiment très précis, très technique et moins tactique. J’étais réellement concentré sur la manière de finir mon coup de droit, parce que ce n’était pas encore acquis. Et petit à petit, c’est revenu en ordre.

Et concrètement, ça se passe comment à l’académie au quotidien ? C’est Riccardo Piatti qui chapeaute ? Et après, tu as des coachs particuliers, c’est ça ?

Oui, c’est le grand chef. Donc, tu as Riccardo Piatti qui chapeaute. C’est l’entraîneur principal. On est en contact, on parle tout le temps. Quand je suis à l’académie, il est là avec moi. J’ai aussi Luca Vanni et Gianluigi Quinzi qui alternent au coaching et m’accompagnent en tournoi. Et Andrea Volpini, qui était l’entraîneur de Jannik Sinner, et qui est le directeur sportif du centre. Et en préparateurs physiques, je suis avec Leandro Mosconi et Dalibor Sirola, qui est l’entraîneur de Zverev et qui supervise aussi le travail.





Et est-ce qu’ils ont un mode de fonctionnement, peut-être une vision différente de ce que tu as connu avant ?

Complètement. Ce n’est pas du tout la même vision. Comme on a pu le voir, j’ai changé ma technique radicalement. Je ne fais plus de boucles ou très peu. Ma raquette n’est pas à 90 degrés, mais elle regarde vraiment face à la balle pour être le moins en retard possible. Aussi, on ne rattrape pas la raquette, on finit. En fait, des petits détails qui font énormément de choses. En termes de tactique aussi, ce n’est pas du tout pareil, c’est deux méthodes différentes. Je sais que travailler avec Boris Vallejo [son coach à la FFT de 2022 à fin 2023] m’a beaucoup apporté sur le service et mon jeu vers l’avant. Boris a coaché Pierre-Hugues Herbert et Nicolas Mahut, des joueurs qui ont un style de jeu agressif. Donc il m’a beaucoup apporté, il m’a appris à aimer le double et à aimer le jeu vers l’avant. Ce qui est important pour la suite. Et c’est pour ça que je me donne à cœur joie d’aller au filet la plupart du temps.

Mais c’est vrai qu’en fait, c’est deux approches différentes. Chacune a son importance, chacune a des bonnes choses à prendre. Avec Piatti, ils appliquent la même base de travail qu’ils avaient fait avec Sinner à l’époque [de 2014 à 2022]. Je travaille beaucoup le service depuis Roland avec Luca Vanni, qui était top 100 et servait très bien. On travaille beaucoup plus la tactique, la technique. Avant, je pensais que le tennis était vraiment un jeu de sensations. En fait non, il faut être très précis sur ce qu’on veut faire. Quand on voit les meilleurs, c’est très précis. Avec la vision que j’ai actuellement, je vois qu’ils ne jouent pas croisé-croisé et d’un coup, long de ligne. Chaque balle a son importance.

Tu es aussi allé chercher un gros nom du coaching quand même, alors que tu étais 350e mondial à l’époque… Ça prouve ton ambition ?

C’est clair. De toute façon, c’est ce qu’on recherchait avec mon entourage, mon agent, ma famille. Quelqu’un qui a connu les Grands Chelems, qui a coaché des vainqueurs de Grands Chelems, des joueurs qui sont arrivés top 10, top 5. On voulait quelqu’un qui ait de l’expérience, qui a vu plusieurs personnes jouer, et avec des styles de jeux différents. Ça, c’est important aussi. Je pense qu’il m’a beaucoup aidé sur mon style de jeu, m’a beaucoup apporté et pour l’instant, je suis très content du travail qu’on fait. Donc très content d’avoir fait ce choix.

Et où en es-tu dans tes objectifs de quand tu t’es lancé chez les pros en 2022 ? T’attendais-tu à avoir besoin de deux ans pour comprendre la réalité du circuit ?

Forcément, quand on gagne Roland [Juniors] à 16 ans, on se dit que ça peut aller hyper vite. Mais en fait, c’est difficile. Petit à petit, on se rend compte des difficultés du circuit. Ça ne m’a pas surpris parce que je ne me suis pas emballé quand j’ai gagné Roland. Je savais très bien que ça allait être très dur, qu’une semaine n’allait pas tout changer. Je le voyais même avant Roland. Avant, j’étais en 15 000 [ITF M15] et je ne les gagnais pas. Ça ne va pas venir tout de suite. Après, j’ai eu des matchs plus compliqués, qui auraient pu faire tourner certaines choses. Gubbio en 2022 [ITF M15] par exemple, je perds en demi-finale 7-6 au dernier set. Si je gagne ce match, je ne pense pas que je perds la finale après. Donc, je gagne un Future, et qu’est-ce qui se passe après ? On ne sait pas.

Maintenant, je ne regrette en rien tout le parcours que j’ai fait. Ça m’apporte aussi beaucoup d’expérience, des fois des erreurs ou des mauvais choix. En fait, ça fait partie du circuit. On grandit comme ça. J’ai vu une interview d’Ugo Humbert, qui a dit en début d’année qu’il voulait se qualifier pour le Master de fin d’année, quand il a vu qu’il jouait très bien. Il s’est mis de la pression directement. Il a dit : « j’ai 26 ans et j’apprends encore de mes erreurs. » En fait, c’est comme ça. Je pense que tout le monde fait des erreurs. Le but, c’est d’en faire le moins possible et d’arriver le plus rapidement possible en haut. Moi, ça prend peut-être un peu plus de temps, mais je ne suis pas non plus dans le rush. Je ne me dis pas « il faut que je fasse ça, ça, ça ». Pour l’instant, je suis heureux sur le terrain, j’adore ce que je fais. Je pense que c’est vraiment la chose la plus importante.

Donc ça ne t’a pas mis un coup de pression de voir les autres 2005 commencer à performer ? Les Mensik ou Shang qui sont top 100…

Ce qui a fait que j’ai mieux joué, c’est que j’ai arrêté de me concentrer sur les autres. Chacun son rythme, chacun sa carrière, chacun son niveau. J’ai probablement eu plus de résultats en Juniors qu’eux, mais au final, ils ont très bien travaillé après. Peut-être que j’ai eu une progression plus tôt et eux, un peu plus tardive. C’est comme ça. Maintenant, je me concentre réellement sur moi-même, sur ma progression. C’est ce qui me pollue l’esprit de se dire que d’autres ont fait ça, qu’ils sont là… Je le prends plus comme un défi en me disant que c’est mon objectif d’y arriver aussi. Ça va le faire. Désormais, l’objectif est de travailler et de se donner le plus possible pour arriver au sommet.

Peux-tu revenir sur tes deux titres cet été ? Aux Challengers de Troyes et de Como ?

Alors Troyes, c’est assez marrant parce que la semaine d’avant, je suis à Milan sans entraîneur. J’étais avec un de mes meilleurs potes, Paul Inchauspé. Je ne me sentais pas d’avoir quelqu’un sur cette semaine, je ne voulais pas parler tennis. C’était un mood où je voulais juste kiffer le moment, ne pas me prendre la tête, ne pas penser technique. Juste me libérer. J’ai aussi des potes qui sont venus me voir, ils m’ont fait la surprise en venant en voiture de Nice. Ils ont fait 3 heures de route le matin pour me voir jouer. Gros cœur sur eux. Être juste avec mes amis pendant une semaine, se sentir tranquille, c’est ce qu’il me fallait…

Je sors des qualifications et je perds en trois sets contre Varillas [n°162], mais je jouais très bien. Là, j’ai senti que je jouais au tennis, en prenant du plaisir. Après, je suis allé à Biarritz pour me reposer le cerveau. Je jouais au golf, je faisais autre chose de mes journées que jouer au tennis, même si je me tapais 1h30 d’entraînement physique. Je voulais vraiment prendre du temps pour moi, c’était important. Et au final, je suis arrivé relâché à Troyes, où j’ai plutôt pas mal joué. C’était une semaine dure mentalement parce que j’étais très frustré sur le terrain. Avant, on ne me voyait pas m’énerver sur les Challengers. J’étais très peu nerveux. Et là, je l’étais, il y a eu des moments où je criais. Et pareil pour Uriage la semaine d’après [ITF M25]. Et au final, c’est deux semaines d’affilée que je gagne. Comme quoi, le fait d’être un peu plus nerveux ne va pas te pénaliser, ça peut te servir des fois.

Et après, Como ?

Avant Como, je fais deux semaines et demie de vacances, puis une semaine et demie d’entraînement. Après, je reprends en tournoi en Bulgarie où j’ai eu des problèmes d’insomnie, que j’ai toujours un peu. Je ne dormais que très peu, quatre heures par jour. Ça s’accumule et avec la pression du match, j’ai failli faire un malaise sur le terrain. Je perdais 6-2 2-0 et le médecin est venu. Je faisais une petite crise de tachycardie, j’étais à 140 battements par minute. Au repos. Ce n’est pas normal. Il y a une obligation, si le médecin me dit que je ne peux plus jouer, ce n’est pas mon choix, je dois m’arrêter. Mais je lui ai dit non, que c’était ma responsabilité. Donc s’il m’arrive un truc, c’est ma faute.

En fait, mon adversaire commençait à faire des coups droits sautés, donc à rigoler sur moi. Ça m’a un peu énervé. Du coup, j’ai dit : « Je continue, je fais ce que je peux aujourd’hui ». Je ne m’attendais pas à grand-chose. Je perds 7-5 au dernier set, ça montre la combativité que j’ai eue sur ce match. Et ça m’a servi pour Como. Je suis arrivé là-bas et je me suis bien senti. Je gagne sur Hassan [n°196], qui joue quand même pas mal. Après, je gagne sur Jianu [n°233] qui joue bien sur terre. Après, je ne joue pas Nishikori parce qu’il est forfait. On était un peu défaits avec Piatti. Parce que comme je l’ai toujours dit, ce ne sont pas les Challengers sur lesquels on cherche à gagner de l’argent, mais plutôt de l’expérience. En demi-finale, je joue Travaglia [n°214] qui a été n°60, qui joue quand même plutôt bien, et je fais un bon match en deux sets. Et après, je gagne Buse [n°270] en trois sets qui jouait aussi très bien. Au troisième set, on jouait vraiment l’acier pour le coup, ce n’était que des rallyes. Franchement, très content. C’est beaucoup de travail depuis le début de l’année, donc de gagner des titres comme ça, c’est symbolique.

Et quels sont tes objectifs maintenant ?

Je veux devenir numéro 1 mondial, gagner Roland-Garros chez les grands. Au court-terme, je l’ai toujours dit, je n’ai pas d’objectif de classement. En termes de progression, j’ai des axes de travail à produire sur mon coup droit, sur mon agressivité vers l’avant. Ça peut me faire monter très vite si j’arrive à le mettre en place. Je le sais. Et sinon, être heureux.

Et l’équipe de France, tu y penses ?

Oui j’y pense. Forcément, jouer pour son pays… Quand je l’ai fait avec les Juniors, c’était une fierté immense. Je n’imagine même pas quand on est en Coupe Davis. Une sélection en équipe de France, jouer pour son pays, pour son maillot, ce n’est pas anodin. Maintenant, j’ai du travail à faire avant d’y arriver. Pour l’instant, je n’y suis pas encore. Mais je pense que je peux me donner les moyens d’y arriver. Il faut juste que je continue de bien travailler pour ça.

Tu as des exemples dans le tennis ?

Je ne vais plus dire Karatsev c’est bon [rires]. Un exemple, Federer, bien évidemment, le GOAT. Et après, en inspiration de jeu, forcément, j’aime beaucoup Sinner. J’aime beaucoup comment il joue, comment il se déplace. Je pense que j’ai un peu le même physique : assez fin, grand, qui se déplace plutôt pas mal sur le terrain. Maintenant, on voit ce qu’il met en place cette année sur le terrain, dans l’agressivité qu’il a dans la frappe, d’aller vers l’avant et de finir vers l’avant. Je pense que mon jeu doit se diriger sur ça, et que je peux aussi encore plus m’appuyer sur mon service.

Tu prends des conseils des joueurs ? Des Français peut-être ?

Oui, on les prend et à la fois, on ne va pas en demander. C’est assez délicat. Moi, je suis quand même vachement à l’écoute. J’ai une envie de progresser qui est malgré tout énorme. J’ai vraiment envie de me donner à 100%, de rechercher la performance. Quand un joueur peut te donner quelques conseils, même si ce sont des petits, c’est toujours bon à prendre. Oui, forcément, on essaye d’en tenir compte.

Et chez les Français, il y a une transmission entre les anciens et les jeunes ou pas trop ?

Oui, il y en a. Moi, je sais que je me suis entraîné quelques fois, Nicolas Mahut. Il me parlait un peu du jeu vers l’avant. Je regarde beaucoup de doubles, plus que de simples. J’aime le jeu vers l’avant en fait, l’agressivité qu’ils ont. Du coup, j’ai pris pas mal de conseils de Nico. J’ai parlé un peu avec Richard Gasquet aussi. C’est intéressant de parler avec eux. Pas forcément pour qu’ils nous donnent des conseils, mais juste écouter ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent du circuit, comment ils vivent la chose… Richard est en fin de carrière donc forcément, c’est hyper intéressant, après de longues années sur le circuit, de savoir comment il ressent le tennis en ce moment. C’est toujours bon à prendre.

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