Roche, Ollivier, Mingeon… Notre enquête sur ces jeunes Français qui visent les JO 2030 entre espoirs et difficultés
JO 2030 – À quatre ans des Jeux Olympiques dans les Alpes françaises, Dicodusport est parti à la rencontre de ces jeunes Français qui espèrent y briller et vous raconte leur quotidien, entre espoirs et difficultés.
Ils s’appellent Matias Roche, Jessica Duc, Maxime Mingeon, Margot Tirloy et Cloé Ollivier et aspirent tous à participer aux Jeux Olympiques en 2030. Ils pratiquent respectivement le ski freestyle, le bobsleigh, le skeleton, le ski de fond et le short-track, ont entre 20 et 22 ans, et sont annoncés comme capables d’atteindre leur pic de performance à l’horizon 2030.
Néanmoins, ils ont un point commun : évoluer dans des disciplines qui pâtissent d’une faible médiatisation en dehors des saisons olympiques. Nous les avons donc interrogés afin de mieux comprendre leur quotidien, fait de découverte du plus haut niveau, d’espoirs, mais aussi d’obstacles liés au manque d’infrastructures en France ou aux difficultés de financement de leurs saisons.
En route vers les sommets
S’ils ont en commun leur jeune âge, tous n’en sont pas au même point dans leur carrière. Certains, comme Matias Roche ou Cloé Ollivier, ont déjà approché le podium en Coupe du monde. Le premier a enchaîné les finales en Big Air en ce début d’hiver, tandis que la seconde a été la seule Tricolore à entrer en finale A d’une épreuve du World Tour cette saison.
Ainsi, même s’ils devraient arriver à maturité pour les Jeux de 2030, il serait étonnant de ne pas les voir figurer dans la liste des Français susceptibles de disputer les Jeux Olympiques de Milan-Cortina en février. Margot Tirloy et Maxime Mingeon ont, quant à eux, découvert la Coupe du monde cette saison. « J’avais l’objectif de monter en Coupe du monde cette saison, mais pas forcément aussi tôt », nous confie la première. Engagée sur le Tour de Ski, elle se dit néanmoins « ambitieuse sur [ses] objectifs », tout en concédant qu’elle doit encore faire ses preuves si elle veut être du voyage en Italie.
Maxime Mingeon a, lui, profité de l’absence de Lucas Defayet à Cortina lors de la première Coupe du monde de skeleton de la saison pour engranger de l’expérience. De retour en Coupe d’Europe, il aspire désormais à disputer l’intégralité de la saison de Coupe du monde l’an prochain.
Enfin, Jessica Duc n’a pas encore fait ses débuts à cet échelon. Pour l’heure, elle peaufine ses compétences sur le circuit de Coupe d’Europe et pourrait découvrir la Coupe du monde l’an prochain en cas de gros résultat aux Championnats du monde U23 de bobsleigh.
Financer sa saison, un défi du quotidien
De fait, leur pratique du haut niveau est d’abord conditionnée par l’obtention de financements. Il s’agit d’une condition sine qua non à la performance. Cette problématique n’est pas propre aux sports d’hiver : on se souvient des nombreuses cagnottes ouvertes par des athlètes qui ambitionnaient de participer aux Jeux Olympiques de Paris. Elle demeure toutefois particulièrement prégnante dans ces disciplines. Avant de prétendre à des aides fédérales, le premier cercle de soutien financier reste souvent la famille.
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Une aide précieuse pour Cloé Ollivier, qui témoigne de sa reconnaissance envers ses parents, lesquels la soutiennent financièrement et lui permettent de progresser avec davantage de sérénité : « Je n’ai jamais douté grâce à ma famille. Elle m’a toujours incroyablement soutenue. Tout du long, ils ne m’ont jamais demandé d’arrêter pour une quelconque raison. Même dans les moments compliqués, ils ont toujours été là avec moi et je suis donc vraiment dans une optique où je me dis que je ne perds pas mon temps, et encore moins avec les résultats qui viennent progressivement ». Seulement, la charge financière est parfois telle que les parents ne peuvent plus subvenir à l’ensemble des dépenses nécessaires pour mener une saison à bien.
« Je ressortais de l’hiver avec zéro »
Une situation qu’a connue Matias Roche lorsqu’il était au lycée : « J’avais toujours l’objectif de faire un podium en Coupe d’Europe pour avoir le statut de haut niveau et pouvoir passer un diplôme d’État. Cela me donnait une raison pour continuer la compétition. Sauf qu’en finissant le lycée, je n’avais pas atteint cet objectif, donc mes parents m’ont dit qu’ils allaient arrêter de payer car cela coûtait hyper cher, donc j’ai dû travailler ».
Il développe : « Par chance, mes parents sont moniteurs de parapente et ils ont pu me transmettre leur passion, donc j’ai pu rapidement passer le diplôme. De fait, j’ai rapidement gagné de l’argent et je mettais tout dans le ski. J’ai fait deux saisons comme ça, à tout payer, en ressortant de l’hiver avec zéro, mais ça me permettait de m’entraîner. Et l’année dernière, ça a marché : j’ai fait un podium en Coupe d’Europe ».
Contraint de travailler l’été pour financer ses hivers, le jeune homme nous confie les doutes et la pression liés à cette situation, notamment lorsqu’il se comparait à son frère, qui commençait à investir dans l’immobilier pendant que lui achevait sa saison après avoir dépensé l’intégralité de l’argent gagné quelques mois plus tôt.
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Mais cela a fini par payer pour celui qui fonctionne par paliers et ne veut pas « faire l’étoile filante » : une performance, puis plus rien. Victorieux en Coupe d’Europe en février dernier, Matias Roche a ainsi décroché sa place aux Mondiaux.
Une sélection accompagnée d’une anecdote qu’il raconte avec décontraction : « En arrivant, je n’avais même pas capté que c’était les Mondiaux. Je croyais que c’était une Coupe du monde comme les autres, je ne savais pas que c’était les Mondiaux. Je suis quand même hyper à l’arrache, je m’en suis rendu compte sur le chemin ».
S’il confie avoir ressenti le syndrome de l’imposteur au moment d’affronter les meilleurs, ses performances (8e en Big Air, 23e en slopestyle) lui ont permis de décrocher une place sur la Coupe du monde cette saison. Toutefois, si cela lui a offert la possibilité de s’entraîner en Australie durant l’intersaison, Matias Roche a dû, de nouveau, travailler dans le parapente pour assurer ses arrières cet hiver.

« On a créé une association qui a pour but de récolter des fonds pour nous aider à financer nos saisons »
Une nécessité, car les frais liés aux déplacements sont avancés par la Fédération française de ski, qui refacture ensuite 50 % aux athlètes. Pour Jessica Duc, la situation est encore différente puisque la Fédération française des sports de glace n’aide ses athlètes que sur le circuit de Coupe du monde.
Elle parvient cependant à s’en sortir autrement, grâce à plusieurs soutiens : « Pour m’aider, j’ai mon club, le CBLS situé à La Plagne, qui m’aide financièrement en payant une très grosse partie de la saison. J’ai aussi la station de La Plagne avec laquelle j’ai un contrat athlète qui me permet d’avoir une aide aux déplacements ».
Au-delà des fédérations, des clubs ou des collectivités, l’action des sponsors est décisive pour de nombreux sportifs de haut niveau. Ainsi, c’est grâce à eux que Matias Roche a pu partir s’entraîner en Australie cet été. Cloé Ollivier explique, elle, qu’il est difficile d’attirer des sponsors dans des disciplines aussi peu médiatisées que le short-track, et qu’il est donc plus simple d’obtenir des partenariats locaux, issus des territoires des patineurs.
Une difficulté que confirme Margot Tirloy, contrainte d’ouvrir une cagnotte pour financer son hiver : « Mon emploi du temps se résume à m’entraîner et à focaliser toute mon énergie sur mon sport. Je n’ai donc pas le temps de travailler à côté, et c’est pour cela que j’ai ouvert ma cagnotte, si des sponsors acceptent de m’aider. J’ai mon club qui m’aide à financer mon projet et une grande partie de la saison, dont la cotisation de la fédération et certains à-côtés. La cagnotte m’aide aussi, mais c’est difficile d’attirer des marques. En général, elles donnent du matériel, mais si on n’est pas au niveau de la Coupe du monde, c’est compliqué d’avoir des financements. Je n’ai aucun sponsor qui y a participé, seulement des gens de ma famille et des personnes que je connais. Des sponsors, j’en ai sollicité plein… ».
Cela vaut également pour Jessica Duc et Maxime Mingeon, qui ont adopté une démarche proactive en créant une association — avec le bobeur Martin Diouf et la lugeuse de 16 ans Thiméa Ginet, tous deux également licenciés au CBLS — que la bobeuse nous présente : « On a créé une association qui s’appelle la New Generation French Sliding et qui a pour but de récolter des fonds pour nous aider à financer nos saisons. On a entre 10 et 15 sponsors qui sont tous situés dans la vallée, car cela nous tient à cœur, en vue des Jeux de 2030, de représenter des entreprises locales. Ce sont presque tous des sponsors financiers, mais on a aussi un sponsor équipementier qui nous permet d’avoir des vestes, polaires et autres pour la saison. On a aussi un sponsor spécialisé dans la fabrication de matériaux qui nous aide énormément dans la fabrication de pièces dans le bob, notamment des pièces sur mesure ».
« Mes patins coûtent aussi cher que ma voiture »
Un atout non négligeable dans des disciplines où le matériel coûte très cher, comme l’explique Maxime Mingeon, qui vient d’acquérir son propre skeleton. Le jeune homme estime ainsi la valeur d’un skeleton entre 8 000 et 10 000 €, auxquels il faut ajouter environ 1 000 € pour la paire de patins. Pour un bob à deux, il situe le prix d’achat autour de 50 000 €, ce qui explique d’ailleurs pourquoi Jessica Duc partage le sien avec Martin Diouf.
Cette réalité vaut aussi pour le short-track, puisqu’il faut compter « 3 400 € pour la paire de chaussons qui enrobe le pied et 300 € pour les lames » selon Cloé Ollivier, qui précise par ailleurs qu’il lui faut « trois à quatre paires de lames et que tout est à [ses] frais, même si on peut avoir quelques pourcentages auprès des marques », avant de conclure : ses patins lui coûtent aussi cher que sa voiture.
Le matériel est un critère indissociable de la performance, mais il ne suffit pas à faire la différence à lui seul. Pour Maxime Mingeon, c’est l’une des raisons qui explique le retard du skeleton français par rapport aux nations de référence : « Le facteur matériel est aussi très important, c’est plus de 50 % de la performance. Et là où on est en retard, c’est qu’on n’a pas de mécano et qu’on n’a pas le constructeur du skeleton avec nous tout le temps, donc on teste comme on peut. J’ai un nouveau skeleton qui fonctionne bien quand le constructeur est avec moi, mais comme il n’est jamais avec moi, je ne sais pas quels réglages utiliser en fonction de la piste, ou s’il fait froid par exemple… De fait, je descends et je vois si cela fonctionne. Sauf que j’ai trop peu de descentes avant la course pour réaliser de vrais tests et on est trop peu d’athlètes pour tester le matériel. Pour 2030, il nous faudrait un mécano et un constructeur pour que l’aspect matériel ne repose pas sur nos épaules et qu’on puisse se concentrer sur le pilotage ».
« En Allemagne, le bob est bien plus démocratisé, donc cela leur permet de toucher de gros sponsors »
Lucide, le jeune homme souligne le rôle des précurseurs du skeleton français, Agathe Bessard et Lucas Defayet : « Ma chance, c’est qu’avant, il y avait Lucas et Agathe Bessard, qui sont arrivés avant moi et se sont battus pour démocratiser le skeleton et montrer que c’est une discipline très différente du bob. Grâce à eux, la Fédération comprend maintenant, on commence à avoir plus d’aides également ».
C’est aussi le cas de Jessica Duc, qui salue l’apport de Margot Boch dans la démocratisation de la discipline, alors que le bob français pâtit encore d’un retard important sur des nations comme l’Allemagne : « Ils ont une énorme avance sur le matériel, leur propre ingénieur et également un très gros recrutement, avec des athlètes triés pour ne garder que les meilleurs. L’écart dépend aussi du budget. En Allemagne, le bob est bien plus démocratisé, donc cela leur permet de toucher de gros sponsors, que ce soit la Fédération ou les athlètes eux-mêmes. C’est plus compliqué à notre échelle, mais on arrive tout de même à trouver deux ou trois moyens pour grapiller des centièmes ».

S’exiler pour progresser : la dure réalité du manque d’infrastructures en France
Combiné à la difficulté de financer une saison, le manque d’infrastructures en France contraint certains athlètes à s’entraîner à l’étranger. Si Cloé Ollivier estime que la France n’a pas de retard, mais beaucoup de potentiel, la jeune femme a néanmoins dû quitter la patinoire de Font-Romeu, station des Pyrénées, où elle est arrivée en classe de troisième, pour s’installer à Bormio, en Italie.
« Je suis restée à Font-Romeu jusqu’à ma Licence 2. C’était très bien, on avait le CREPS et on était entourés de beaucoup de personnes, mais il y a eu des travaux pour enlever les barrières de la patinoire. Cela fait vraiment une différence dans le haut niveau du short-track car cela nous permet de ne plus avoir cette peur, même si quand on prend le départ, on n’y pense plus. La chute, c’est une peur qui est assez forte. Donc c’était des travaux nécessaires à mon sens ».
De fait, le groupe France a pris le chemin de l’Italie, où il s’entraîne avec les Transalpins pour une durée indéterminée : « Ça se passe super bien, l’intensité est énorme ! On commence à être une grosse équipe ! À ce jour, on s’entraîne toujours avec eux à Bormio, jusqu’à la fin de saison. Pour la suite, je ne sais pas ».
Un exil relativement facile à vivre pour Cloé Ollivier, qui avait déjà quitté le cocon familial adolescente pour intégrer l’internat à Font-Romeu et estime, à ce titre, n’avoir pas renoncé à autant de choses que d’autres patineurs.
« Les Suisses vont sauter les Coupes d’Europe en France car les snowparks sont dangereux »
Pour d’autres, la situation est plus complexe. Le manque d’infrastructures, Matias Roche y a été confronté dès ses débuts : « On n’avait pas de snowpark à Val Cenis, donc on taillait des kicks dans la poudreuse et, de temps en temps, on allait en bus en Italie pour s’entraîner », avant de s’inscrire finalement au club de Valloire, qui disposait d’un snowpark.
Le Français ne mâche toutefois pas ses mots lorsqu’il compare les infrastructures françaises à celles de nos voisins : « On n’existe pas ! C’est méchant mais ce n’est pas pour rien qu’on ne s’entraîne pas en France. Pour commencer, petit, c’est bien. J’ai discuté avec les Suisses. Ils m’ont confié qu’il y avait plein de Coupes d’Europe en France qu’ils allaient sauter car les snowparks sont dangereux et ne sont pas au niveau ». De fait, l’hiver, le skieur se retrouve à « bouger un peu partout, de snowpark en snowpark, en vivant chez [ses] parents, chez [ses] copains et chez [sa] copine ».
La problématique vaut aussi pour le bobsleigh et le skeleton, puisque la France ne dispose que d’une seule piste, à La Plagne. Pour Jessica Duc, « c’est un honneur et un énorme avantage pour nous, athlètes habitant la vallée, d’avoir cette piste ». Toutefois, « ce n’est pas suffisant : on a besoin de se déplacer à l’étranger car on doit apprendre le plus de pistes possible, puisque chaque saison, les circuits et le choix des pistes inscrites au programme ne seront pas les mêmes. On se doit donc d’en connaître le maximum. Si on prend l’exemple d’une saison complète, on passe presque toute la saison à l’étranger. Il nous reste peu de temps pour nous entraîner à La Plagne, mais on essaye d’y descendre dès qu’on peut car on n’oublie pas que c’est la piste des Jeux ».
Maxime Mingeon précise : « La piste de La Plagne n’ouvre que très tard, en décembre. Or la pré-saison est en octobre. Donc quand on veut pratiquer, on va souvent en Norvège, à Lillehammer. Et souvent, on fait une à trois pistes différentes en pré-saison, là où ça ouvre le plus tôt possible, donc à Sigulda en Lettonie par exemple. Le problème de La Plagne, c’est aussi qu’il y a peu de créneaux pour descendre. Normalement, ça devrait s’améliorer pour 2030 ».
Ces voyages se multiplient, et la situation n’est pas toujours facile à vivre pour Jessica Duc, car « les longs déplacements fréquents font qu’on est loin de nos proches ». Elle ajoute toutefois que « ce sont des choix et des sacrifices : on sait pourquoi on les fait, dans l’espoir de performer ».
« Il n’y a pas de staff France en Coupe d’Europe »
Maxime Mingeon illustre parfaitement la réalité d’un athlète qui doit composer avec le manque de moyens. Le Français est entré en coopération avec l’équipe autrichienne : « Je suis entré en coopération car sinon, en Coupe d’Europe, je suis tout seul : il n’y a pas de staff France. Je travaille avec l’Autriche car Agathe Bessard en est la coach officielle en Coupe d’Europe et elle est française. C’est un dispositif payant, pris en charge en partie par la fédération et en partie par ce que je reçois de La Plagne ».
Si cette coopération est cruciale, elle ne compense pas l’absence d’un mécanicien : « Agathe Bessard arrive vraiment à m’aider sur le pilotage. Sur le matériel, elle n’est pas mécano et j’ai un skeleton qu’elle n’a jamais eu, donc sur ce point-là on est bloqués. Mais sur le pilotage, en tout cas, je progresse grâce à elle ».
Une carrière faite d’espoirs et de doutes
L’ensemble de ces problématiques permet de mesurer la pression qui pèse sur les épaules de ces athlètes. Bien sûr, elle est d’abord sportive : il faut répondre aux exigences des fédérations afin de se frayer un chemin en Coupe du monde, par exemple.
Mais se pose aussi la question des listes ministérielles, qui recensent les sportifs de haut niveau. À ce titre, Matias Roche et Cloé Ollivier y figurent en catégorie « Élite », tandis que Margot Tirloy et Maxime Mingeon sont inscrits en catégorie « Relève ». Ces listes peuvent ouvrir droit à des aménagements universitaires ou à une protection sociale, et, dans certains cas, permettre l’obtention d’une bourse ou d’une aide financière.
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Lorsqu’on lui demande s’il est confiant quant à sa capacité à poursuivre jusqu’en 2030, ou si le financement d’une saison reste une source de stress, Maxime Mingeon répond : « J’ai la chance d’avoir fait des résultats chez les juniors qui me permettent d’être en équipe de France et d’être sur liste ministérielle, ce qui me donne accès à quelques aides. Je ne mets donc pas de ma poche entre ça, le club, la station et l’association. Mais pour y rester, il faut être performant, d’abord sur des courses juniors et, à terme, sur des courses seniors. Tant que je reste sur cette liste, cela me permet de faire une saison — pas d’avoir un mécano, ce qui manque pour être performant — mais au moins de me déplacer ».
Une sérénité relative que ne partage pas Jessica Duc, mais qui fait de ses difficultés un moteur : « J’ai connu des doutes, et encore aujourd’hui. Du stress, par exemple, de ne pas avoir assez de fonds pour réaliser mes saisons. Cela fait partie du sport, c’est normal d’avoir des doutes, mais encore plus quand on rencontre des problèmes de financement, d’encadrement sur les courses car on se retrouve seule, ou des soucis de logistique. Ce n’est pas forcément facile, mais j’arrive davantage à relativiser maintenant. Malgré tout, j’ai commencé ce sport en sachant dans quoi je m’engageais : c’était compliqué, mais cela donne encore plus l’envie de réussir ».
« J’ai vite compris que la santé mentale était primordiale dans la performance »
Jessica Duc dit avoir franchi un cap depuis qu’elle a décidé de travailler avec un préparateur mental : « Depuis un an, je travaille aussi avec un préparateur mental. Cela a été un gros changement car, à mes débuts, je pensais ne jamais en avoir besoin, mais grosse erreur ! J’ai vite compris que la santé mentale était primordiale dans la performance. Je m’en suis rendue compte l’année dernière lors d’un stage en début de saison où j’ai fini par l’arrêter et rentrer chez moi ».
Si ce soutien lui est précieux au moment de s’élancer du haut d’une piste, cette déclaration met surtout en lumière les questions liées à la santé mentale, thématique souvent tue et incomprise, mais érigée en Grande cause nationale en 2025.
Malgré tout, tous restent animés par l’espoir de disputer les Jeux Olympiques. Si Matias Roche aurait préféré qu’ils aient lieu dans les Alpes du Nord, il imagine néanmoins « une grande fête ». Cloé Ollivier, elle, exprime sa hâte et la nécessité de « se tuer à l’entraînement pour y être ».
La patineuse a les Jeux dans les veines. Née au Canada, elle se souvient des Jeux Olympiques de 2010, alors qu’elle n’avait que six ans : « Les médaillés canadiens étaient ensuite venus dans le centre à Montréal, donc j’étais allée les voir. On avait pris des photos, notamment avec François Hamelin et Marianne St-Gelais ». Un « bon souvenir » qui l’avait même amenée à organiser son anniversaire l’hiver suivant sur le thème des Jeux Olympiques de Vancouver.
Jessica Duc parle, elle, de 2030 avec des étoiles dans les yeux : « Déjà, pouvoir y participer, ce serait incroyable. Mais le fait qu’ils se déroulent chez moi, à la maison, là où j’ai grandi, c’est bien plus qu’un rêve. Si je devais faire les Jeux une fois dans ma vie, je ne pourrais pas rêver mieux que de les faire chez moi, entourée de mes proches ».
Enfin, Margot Tirloy y voit « une chance pour tous les Français », y compris pour elle, là où elle a appris à skier. Elle ajoute : « On sent que cela vient petit à petit dans le village. Ce n’est pas encore trop là, même si on a eu quelques réunions. Mais dans les deux ans qui arrivent, cela risque de prendre une toute autre ampleur ».
« Si je peux faire les Jeux de 2026, ce serait une découverte et pour les prochains l’idée sera de viser le plus haut »
Tous savent néanmoins raison garder et mesurent le chemin qui les sépare encore de 2030. « J’ai du mal à me projeter sur ceux de 2026. 2030, ça me ferait 26 ans. Si tout se passe bien, je serai encore dans le game. En vrai, ce serait ouf. Si j’arrive à aller jusque-là, ça voudrait dire que je serais resté au haut niveau et que j’aurais acquis une grosse expérience qui me permettrait d’être hyper confiant. Si je peux faire ceux de 2026, ce serait une découverte et pour les prochains, l’idée sera de viser le plus haut, je le vois comme cela », nous confie Matias Roche.
Se maintenir au haut niveau est compliqué, et y rester pendant quatre ans l’est encore davantage. C’est pourquoi Margot Tirloy souligne l’importance d’avancer étape par étape : « Mes objectifs dans les deux ou trois années qui arrivent sont de m’installer durablement en Coupe du monde, avant de rentrer petit à petit dans le top 30, puis dans le top 20, ce qui m’aiderait à m’installer dans la perspective des Jeux ».
Maxime Mingeon, lui, mesure la difficulté de se qualifier en skeleton et se montre méthodique : « Il n’y a pas eu de Français depuis 2010 chez les hommes aux Jeux. Même Lucas Defayet, qui est performant, a manqué les qualifications en 2018 et 2022. Donc je me concentre surtout sur ma progression dans les trois facteurs du skeleton : la poussée, le pilotage et le matériel. Je pense que c’est en progressant chaque année que je vais monter en puissance, et en 2030, on verra ce qu’il se passera. L’objectif est de faire, dès l’année prochaine, toutes les courses en Coupe du monde et d’essayer d’améliorer mon temps à La Plagne. Jusqu’à maintenant, je regarde les meilleures descentes à La Plagne et je compare, ce qui fait que chaque année je progresse beaucoup, que ce soit à la poussée ou en bas. En termes de performances, l’idée est d’essayer, d’ici deux ans, de faire des deuxièmes manches en Coupe du monde et d’être le plus régulier possible ».
À noter toutefois que, traditionnellement, le pays hôte obtient un quota automatique : la France aura donc a minima un représentant en 2030.
S’affirmer malgré la concurrence
Pour espérer intégrer la délégation dans quatre ans, l’un des principaux défis pour ces cinq jeunes athlètes sera de s’imposer au sein d’une équipe de France où tous, jeunes et moins jeunes, partagent le même objectif. En skeleton et en bobsleigh, la situation est quelque peu différente, puisque le vivier est plus réduit : il n’existe qu’une seule piste en France. Maxime Mingeon évoque ainsi une dizaine de pratiquants de skeleton au CBLS, mais seulement deux — bientôt trois — réellement engagés en compétition.
En revanche, dans d’autres disciplines, la concurrence est bien plus dense. C’est notamment le cas du ski de fond. Engagée sur le Tour de Ski avec d’autres jeunes qui découvrent la Coupe du monde cette saison, Margot Tirloy recense : « Toutes les athlètes fédéral A et B avec qui je me suis entraînée tout l’été, et les filles des comités ».
Elle mentionne notamment Annette Coupat, toujours junior, et avec laquelle elle s’est illustrée aux Championnats du monde juniors l’hiver dernier, en terminant notamment deuxièmes du relais mixte. Une situation bénéfique pour le fond féminin, qui, malgré Delphine Claudel, peine encore à briller sur la scène internationale, mais un défi supplémentaire pour Margot Tirloy.
« On est tout le temps en train de se battre et cela nous forge »
La concurrence, Matias Roche la voit comme une pression positive : « Quand tu fais des entraînements et que tu sais que derrière il y a des sélections, tu sais que tu dois te donner à 100 %, je trouve cela positif. Ce n’est pas comme si tu étais sûr d’aller à toutes les compétitions et que tu te reposes sur tes acquis. Cela nous permet de rester dans le game par rapport aux concurrents qui, eux, ont accès à des snowparks de qualité, peuvent être financés, voire rémunérés par leur fédération. Eux ont peut-être un peu moins de rage que nous. Nous, on est tout le temps en train de se battre et cela nous forge ».
Une émulation qui revient souvent dans ces échanges et qui prend un caractère plus intime en bobsleigh pour Jessica Duc, qui connaît Margot Boch depuis l’enfance et a débuté grâce à elle. Il en va de même en short-track : pour Cloé Ollivier, « on est tous de la même génération donc ça nous tire vers le haut. On arrive plus facilement à se dire les choses, dans le bon comme dans le mauvais ».
Viser 2030 sans négliger l’après-carrière
Toute la difficulté du haut niveau réside dans l’équilibre à trouver entre la quête de performance et l’anticipation de l’après-carrière. Si Margot Tirloy assure ne pas avoir encore adapté ses routines en vue de 2030, Jessica Duc bénéficie désormais d’un suivi pour l’accompagner vers cette échéance dans les meilleures conditions.
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Elle évoque un contrat avec Quentin Bouillard, ancien kinésithérapeute de l’équipe de France de biathlon, désormais spécialisé dans le handball : « À chaque début de préparation, on va établir un bilan physique avec plusieurs tests, et cela nous permet ensuite de travailler nos points faibles, d’adapter la préparation, de prévenir les blessures et de se réathlétiser quand il y a blessure. Ce suivi est très important pour moi. Par exemple, cet été, je me suis fracturée une vertèbre et, sans lui, je n’aurais sans doute pas été prête pour ce début de saison ».
Un accompagnement essentiel, complété par une préparation physique adaptée : « J’ai travaillé pendant un an avec un coach pour la préparation physique, et maintenant je travaille avec une autre athlète du bob qui, à côté, est préparatrice physique. Cela marche très bien. On matche très bien sur le plan sportif et elle me permet de progresser et de comprendre beaucoup de choses sur moi et sur ma préparation ».
« C’est souvent pendant mes partiels que je réussis le mieux mes entraînements »
Si elle n’est âgée que de 21 ans, Jessica Duc mesure déjà le caractère éphémère d’une carrière de sportive de haut niveau. Dans cette optique, elle suit en parallèle une licence STAPS à l’université Grenoble Alpes. Un cursus que suit également Margot Tirloy, dans la même faculté : « L’université permet à des skieurs de haut niveau comme moi de suivre des études à distance, avec des cours en visioconférence pendant une grande partie de l’année, entre septembre et avril. Seule la fin de l’année se fait en présentiel. Ce système me permet de m’entraîner la journée et d’étudier quand j’ai du temps libre, peu importe l’endroit où je me trouve. L’hiver, les cours sont d’ailleurs très allégés, ce qui me permet de me concentrer pleinement sur mon ski ».
Des aménagements également salués par Jessica Duc : « Pour l’instant, j’arrive à gérer ma carrière et les cours, car c’est une université qui s’adapte énormément : si j’ai des imprévus sportifs, par exemple, je peux modifier mes cours ».
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Également étudiante en STAPS, Cloé Ollivier décrit les bienfaits que lui procurent ses études : « Je suis en dernière année. J’ai fait la moitié de ma L3 l’année dernière et je la termine cette année. C’est adapté. J’avais fait ma première et ma deuxième année en une fois, ce qui a été assez compliqué, mais cela restait faisable en étant à Font-Romeu. J’étais sportive de haut niveau sur liste ministérielle, donc j’avais des adaptations sur certaines matières. Les études sont très importantes pour moi et très bénéfiques, car elles me permettent d’avoir la tête à autre chose pendant certains moments. C’est fou car c’est souvent pendant mes partiels que je réussis le mieux mes entraînements. Bien sûr, toute l’année, je ne pourrais pas le faire, car cela reste une charge mentale importante, mais cela me permet d’avoir des périodes où je relâche un peu et où je me repose un peu plus. Cela me change du quotidien ».
La patineuse se projette déjà : « Je vais continuer sur un master après ma licence, d’ailleurs. J’avais aussi fait une LAS [Licence Accès Santé, ndlr] et donc, pourquoi pas, continuer vers kinésithérapie une fois que le sport sera derrière moi ».
On l’aura compris, les athlètes estampillés « Génération Alpes 2030 » gardent la tête sur les épaules, conscients du chemin qu’il leur reste pour atteindre leur ambition olympique. Leur quotidien ressemble parfois à un véritable parcours du combattant pour mener de front plusieurs objectifs. Loin de la vie de luxe de certaines disciplines, Cloé Ollivier, Matias Roche, Jessica Duc, Margot Tirloy et Maxime Mingeon consentent chaque jour à des efforts invisibles pour que, peut-être, l’un d’entre eux fasse retentir La Marseillaise dans quatre ans.


