L’héritage olympique et un an après : réalité, fantasme ou hypocrisie ?
JEUX DE PARIS 2024 – Longtemps défendu par la classe politique avant et pendant l’été 2024, l’héritage olympique et paralympique est-il concrètement mesurable alors que nous fêtons le premier anniversaire de Paris 2024 ? Et surtout, un an après est-il devenu concret ou reste-t-il un doux fantasme ?
Un héritage promis depuis longtemps
Il est assez facile de dresser un top 3 des mots, noms ou expressions les plus entendus l’été dernier. Sans le moindre doute possible le tiercé, dans le désordre pourrait s’apparenter à : « Léon Marchand », « médaille » et… « héritage ». Le 8 mai 2024, Emmanuel Macron déclarait ainsi « [qu’]il y aura un leg, une nation sportive, avec des enfants qui auront appris le sport à l’école, appris cette pratique. Avec […] un centre aquatique olympique à Saint-Denis, avec un Village olympique qui laissera du logement, des bureaux. Et donc, il y aura un héritage de ces Jeux en termes de valeur, d’éducation, d’installations ». Dès lors, de nombreuses personnalités publiques ou politiques s’étaient saisies de cette question d’héritage. Mais un an après, qu’en est-il réellement ?
D’abord, la communication officielle mettait en avant des Jeux durables. En ce qui concerne les installations déjà. Il était hors de question que ces Jeux s’apparentent à ceux de Sotchi en 2014 ni même à ceux d’Athènes en 2004 où les installations étaient tombées à l’abandon. Paris devait ainsi faire la part belle aux installations déjà existantes. Et par conséquent, celles-ci comme le Stade de France ou le Stade de Roland Garros allaient continuer à être utilisées après coup. Pour ce qu’il restait à concevoir, le Comité d’organisation avait misé sur du temporaire à l’image de l’Arena du Champ de Mars. Néanmoins, il restait à construire une piscine ainsi que le Village olympique. Impossible alors de faire du temporaire. Ainsi, il fallait s’assurer du devenir de ces infrastructures au terme des Jeux.

La reconversion des sites au cœur du projet d’héritage
Un an après, le centre aquatique vient d’ouvrir au public et en ce sens l’héritage prend tout son sens. L’enceinte sera le théâtre des Championnats d’Europe de natation l’été prochain. Dans cette même optique, la Colline d’Élancourt qui a accueilli les épreuves de VTT a été inaugurée le 17 mai dernier. Désormais, il s’agit d’un parc paysager, sportif et de loisirs accessible à tous et totalement gratuitement. Le Village conçu pour accueillir l’ensemble des athlètes des JOP présentait un défi plus imposant puisque se posait dès l’attribution des Jeux la question de sa reconversion.
On promettait alors des logements familiaux, sociaux ou étudiants, des commerces et des lieux culturels ainsi qu’un écoquartier et des services essentiels à l’image d’un groupe scolaire. Un an après, le projet commence à se matérialiser. Les premiers habitants sont prévus pour les prochaines semaines alors que la ville de Saint-Denis accueillait le 29 juin dernier un forum afin de présenter l’offre de logement aux futurs locataires et propriétaires.
Une telle reconversion – également prévue pour le village des médias – est bien entendu un processus long et devrait mettre encore quelques années avant d’être pleinement aboutie. Cela étant, certaines critiques demeurent quant au prix du m² qui fait peser un risque de gentrification au détriment de la population séquano-dionysienne alors que le 93 reste le département le plus pauvre de France. Avec de tels projets en cours de réalisation, la classe politique peut se vanter d’avoir réussi son défi d’offrir aux Jeux Olympiques un héritage sur la durée. À moins qu’il ne s’agisse en réalité que d’un « grand projet immobilier » comme le déplore Ayodele Ikuesan, vice-championne d’Europe du 4×100 mètres avec l’équipe de France en 2014 et adjointe au Maire du 18e que nous avons contactée.

Dans les transports, un bilan contrasté
L’ouverture dès le 5 juillet de trois sites de baignade dans la Seine dans Paris a de fait été le paradigme d’une stratégie globale visant à promouvoir l’existence d’un héritage olympique. Pourtant, derrière ces grands projets de construction ou dans le dernier cas d’assainissement, se cachent également d’autres réalisations, probablement plus concrètes pour les habitants des communautés ayant accueilli les Jeux Olympiques. De nombreuses gares, notamment sur la ligne C du RER, ont ainsi été rénovées avant le début des Jeux Olympiques afin notamment de devenir plus accessibles pour les personnes à mobilité réduites.
C’est le cas notamment de la gare de Saint-Quentin-en-Yvelines Montigny-le-Bretonneux que nous évoquions il y a un an et demi déjà à l’heure où l’agglomération se préparait à accueillir les épreuves de cyclisme et paracyclisme sur piste, de VTT, de BMX et de golf. Des ascenseurs et de tels travaux de mise aux normes ont aussi vu le jour dans d’autres gares de la ligne, à l’image des gares de Meudon, Val Fleury ou Chaville-Vélizy par exemple. De là à dire que la situation est désormais idéale, probablement pas, mais il s’agit déjà d’une petite avancée pour de nombreuses gares devenues obsolètes si ce n’est vétustes. La mise en service progressive du Grand Paris Express – malgré de très nombreux retards – va également dans ce sens. Des voix dénoncent toutefois la dégradation d’un service pourtant irréprochable pendant les Jeux malgré une augmentation significative du prix de l’abonnement ces dernières années.

Des signes d’alerte
Pourtant, les énumérations d’initiatives locales ou fruits d’un projet de plus grande ampleur ne suffisent pas à dresser un portrait fiable de la réalité ou non de l’héritage olympique. Derrière ce bilan assez flatteur se dresse également quelques signaux bien plus alarmistes. Ayodele Ikuesan déplore d’ailleurs que « les exemples concrets de l’héritage olympique dans le 18ème arrondissement sont bien légers et que l’installation des statues des femmes inspirantes de l’histoire [réalisées pour la cérémonie d’ouverture] Porte de la Chapelle n’a pas généré une quelconque réflexion sur le modèle sportif à Paris ». Elle ajoute que s’il y a bien eu la rénovation de quelques terrains de basket et la construction de l’Adidas Arena, du côté de la structuration du monde associatif et sportif, il y a eu peu d’évolutions.
Il y a quelques jours, le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) regrettait par ailleurs dans une tribune la baisse des crédits alloués au sport, à la jeunesse et à la vie associative. Qualifiant cette décision « d’incompréhensible, injuste et dangereuse », l’instance se défendait en invoquant notamment l’argument que chaque euro investi dans le sport permettait une économie globale de treize euros pour la collectivité.
[#Institutionnel] Le sport sacrifié par le gouvernement : contresens historique.
Le plafond de crédits envisagés au sein du périmètre des dépenses de l’Etat prévoit une nouvelle baisse drastique de 17,6% des crédits alloués au sport, à la jeunesse et à la vie associative.
— FranceOlympique (@FranceOlympique) July 18, 2025
Cette coupure intervient dans un contexte global d’économies voulues par le gouvernement. À ce titre, il n’est pas étonnant que le sport soit concerné ce que défend également Ayodele Ikuesan qui nuance tout de même en arguant que ces coupures sont le fait de personnes ne connaissant rien au sport et le considérant comme accessoire. Toujours selon le CNOSF, le secteur a déjà été amputé de 300 millions d’euros depuis le début de l’année alors que les coupures prochaines devraient à nouveau l’amputer de 300 millions supplémentaires.
Le sport est-il réellement une priorité ?
Néanmoins, de telles coupures semblent incohérentes compte tenu des discours de la classe politique et du fait que la promotion de l’activité physique a été décrétée comme « Grande cause nationale » en 2024. Il est difficile de ne pas y voir un retour en arrière assumé maintenant que les Jeux Olympiques sont terminés. Et ce n’est pas l’introduction d’une fête du sport chaque 14 septembre à partir de cette année qui permettra de faire croire le contraire.
Certains secteurs sont encore plus impactés par les enjeux de l’adoption d’un nouveau budget pour la France. D’autres en revanche voient leur crédit stagner (voire augmenter à l’image de la Défense) en fonction des priorités nationales. Si une stagnation n’est pas forcément une bonne nouvelle pour autant, la situation est tout de même plus enviable. Parmi les secteurs qui ne devraient pas voir de coupures majeures, on peut ainsi citer l’Éducation, l’Intérieur ou la santé. Si le sport était réellement considéré comme une priorité, on peut aisément supposer que, sans pour autant ne pas être concerné par les coupures, il ne soit à défaut pas privé de 17,6% de ses crédits.

Qu’en est-il à l’école ?
Ainsi, s’il y a bien une partie de la population qui est concernée par l’héritage olympique, c’est vers la jeunesse qu’il faut se tourner. Si certains établissements scolaires se sont saisis des Jeux Olympiques pour monter des projets autour du sport à travers les labels Génération 2024 ou Classe Olympique, la question est de les faire vivre au-delà de 2024… et c’est plus compliqué.
À quelques hectomètres du Vélodrome National, l’un des lycées de la ville de Montigny-le-Bretonneux a été contraint de fermer sa section cyclisme à la rentrée, faute de demande chez les élèves et également de moyens. En effet, ce qui faisait la richesse de la section, à savoir de pouvoir accéder aux infrastructures du Vélodrome pour la pratique du cyclisme sur piste et du BMX a été beaucoup plus compliqué avec les Jeux Olympiques. D’autres lycées en revanche y parviennent à l’image du lycée Marie Curie de Versailles, réputé pour sa section triathlon, par laquelle est passée Léonie Périault, médaillée sur le relais mixte des Jeux Olympiques de Tokyo et qui attire chaque année des élèves venus de loin.
L’héritage olympique, une nécessité pour la jeunesse
L’héritage olympique passe donc par la nécessité absolue de convaincre les jeunes à faire du sport, ce que soutient Joséphine Bayle connue sur le pseudonyme de joggeuse_ sur les réseaux sociaux. Contactée à la suite de son défi Paris-Milan en courant lors duquel elle a en quelque sorte fait la flamme entre la dernière ville à avoir accueilli les Jeux et la prochaine puisque les JO 2026 auront lieu à Milan-Cortina, la jeune femme est formelle : « le sport apprend la vie en société, le respect des règles puisque si tu triches, tu es disqualifié. C’est une véritable école de la vie, on y apprend des valeurs qu’on n’apprend pas ailleurs ».
Elle déplore également la limitation du Pass Sport qui permettait à tout jeune entre 6 et 18 ans de bénéficier d’une aide de 50€ afin d’adhérer à un club, à une association sportive ou à une salle de sport. Désormais, si le montant de l’aide est passé à 70€, elle ne concerne plus que les jeunes de 14 à 17 ans révolus bénéficiant de l’allocation de rentrée scolaire, certains en situation de handicap jusqu’à 30 ans ainsi que les étudiants boursiers et bénéficiaires d’une aide annuelle du Crous de moins de 28 ans. Une aberration pour Joséphine qui considère qu’« accueillir les Jeux Olympiques pour limiter le Pass Sport un an après est assez hypocrite ».

Un an après, un héritage à deux vitesses…
En somme, un an après, le constat est mitigé. L’héritage des Jeux Olympiques semble, dans une certaine mesure, être une réalité. Néanmoins, on peut regretter que cette réalité ne soit l’apanage que d’une minorité de la population. Qui en France peut prétendre à acquérir un appartement du Village olympique ? L’aire urbaine parisienne concentre plus de 12 millions de Franciliens et donc autant de potentiels bénéficiaires des rénovations des gares. Cependant, toutes les lignes du RER ne sont pas concernées et quid des autres villes et territoires en dehors de l’Île-de-France ? Qui se sent concerné par une baignade dans la Seine ?
Pour Ayodele Ikuesan, la baignade dans la Seine n’est certainement pas une priorité pour les milieux populaires, au contraire de l’accès à des piscines municipales ouvertes pour permettre aux jeunes d’apprendre à nager. En somme, elle estime qu’il ne s’agit que « d’opérations de communication qui permettent de ne pas parler du vrai sujet de fond, c’est-à-dire l’héritage sportif alors que dans nos clubs les subventions sont en train de diminuer et beaucoup d’associations sportives doivent fermer leurs portes ».
… et une flamme qui s’éteint de plus en plus
Finalement, que reste-t-il de Paris 2024 à l’échelle locale ? À l’échelle à laquelle chaque citoyen se sent concerné en ce qu’elle correspond à ce qu’il expérimente au quotidien ? Rien ? Certainement pas. Suffisamment ? Sans doute pas non plus. Les coupures budgétaires qui touchent le secteur sont autant de conséquences potentielles perceptibles dans six mois, un an, dix ans. Certes, le monde du sport ne repose pas seulement sur ces crédits et il n’y a pas de raison que le secteur y échappe puisque la priorité décrétée pour le promouvoir n’a été qu’une façade qui collait à l’actualité passée.
Seulement, comment faire pour faire perdurer l’esprit Paris 2024 à l’échelle des territoires, des villages et des villes si les hautes sphères de l’État n’aident pas à agir en ce sens ? C’est toute la question et quand on lui demande, Ayodele Ikuesan estime que « à date, on est à mi-chemin entre le fantasme et l’hypocrisie et que maintenant que l’événement sportif est terminé, tout le monde est passé à autre chose ».


